Les Petits Déjeuners de la Scribouille

C’est par une radieuse soirée de septembre (avant le changement d’heure et donc avant que la nuit et l’hiver ne s’abattent sur une Belgique ébahie) que, regagnant mes pénates après une dure journée de labeur, j’eus l’étrange idée d’aller consulter la boîte aux lettres. Non, pas l’inbox email pleine de propositions douteuses d’agrandissement du corps caverneux, mais la vraie, celle que, malgré un sticker plaidant, dans les deux langues, l’arrêt du génocide sylvestre, on vous bourre jusqu’à la gueule de prospectus publicitaires que vous ne lirez jamais ; celle dans laquelle on vous glisse, vicieux, des plis d’apparence anodine, mais qui renferment des factures aux montants astronomiques (quand ce ne sont pas des rappels de factures jamais reçues, elles…) ; celle dans laquelle se paument les lettres de vos voisins (dans le meilleur des cas), mais aussi celles d’un illustre inconnu qui a le malheur de partager le même numéro de maison que le vôtre (par contre, tout le reste est différent et vous vous tapez huit kilomètres pour lui rendre son courrier, dans l’espoir qu’il ait reçu le vôtre…rapport aux factures pas reçues…sauf qu’en fait, il n’a rien reçu du tout. La disparition de votre courrier restera toujours un mystère); celle dans laquelle foisonnent les brochures politico-propagando-populistes dont vous n’avez absolument rien à foutre (quoique… vous vous êtes quand même bien amusée à dessiner un groin et une queue en tire-bouschtroumpf sur la photo de Maggie De Block, même que c’était assez ressemblant malgré vos talents plus que douteux en dessin. Mais quand le modèle est bon et la motivation présente…); celle, enfin, dans laquelle viennent s’échouer, de temps à autre, quelque faire-part, une carte postale, une carte de vœux. Bref, la boîte aux lettres, quoi !

Donc, m’étant risquée à y jeter un coup d’œil, quelle ne fut pas ma surprise d’en extirper une petite enveloppe, de dimensions bien moindres que celles qui nourrissent d’ordinaire ma malle à mauvaises surprises. L’écriture, douce, féminine, ne me disait rien, pas plus que le nom de la destinatrice. Intriguée par ce mystère, incapable de supporter le suspense plus longtemps, je déchirai le sceau et dépliai un petit formulaire déjà pré-rempli par la même écriture claire et ronde. Au début, je l’avoue sans honte, je parcourus le document sans comprendre un traître mot de ce qu’il renfermait. Alors je le relus. Et, soudain, la lumière se fit.

Des classes de 5ème et 6ème secondaire (équivalentes aux première et terminale en France) du Lycée Maria Assumpta avaient lu « Ring Est » et m’invitaient à venir parler de mon livre sur place le 26 octobre au matin ! Cette écriture ample, nette et décidée, c’était celle de leur professeure de français ! « Ring Est » lu à l’école, dans un lycée bruxellois, mieux même, dans un lycée laekenois ! Dans ma commune royale adorée ! Je n’en revenais pas ! Bien entendu, après avoir partagé cette nouvelle extraordinaire avec Le Mâle et mon éditeur (lequel, sans surprise, était déjà au courant vu qu’il avait fourni mes coordonnées pour l’invitation), j’envoyai aussitôt un mail plein de gratitude à celle qui, étant tombée sous le charme d’Aubry, Zakaria, Armelle, Stefi et Lily, était à l’origine de ce moment unique : Géraldine Rémy, professeure de français (mais pas que…j’y reviendrai !).

Peu importe le nombre de smileys semés au travers du texte, la communication écrite reste d’ordinaire un média froid et formel. Impersonnel, même. A moins d’avoir une personnalité solaire. Dès la première ligne de réponse, je sus que c’était le cas avec Géraldine. Sa joie de vivre et son énergie rayonnaient dans chacun de ses mots, à tel point qu’elle me fit regretter de devoir attendre presque un mois pour la rencontrer. De plus, elle est autrice, elle aussi (j’avais dit que j’y reviendrais) ! Essayiste, pour être plus précise, et elle vient de publier son premier titre*…chez Ker ! Voilà qui me ravit, bien sûr, mais aussi me permit de relier tous les événements dans ma tête. Parce que si « Ring Est » peut être considéré comme un succès d’édition, l’univers du livre se renouvelle plus vite que son ombre et, à son échelle, on est déjà à des années-lumières de la date de publication originelle. A l’exception de quelques enseignes qui continuent à bien le vendre, il a disparu de tous les étalages. Je me demandais donc comment elle avait bien pu tomber dessus. La réponse était désormais évidente : de la même façon que j’avais découvert l’excellent « Guerre Sainte » de Bertrand Scholtus (qui m’avait tant et si bien emballée que j’en avais fait un article). S’il n’est pas breton, ni même peuplé d’irréductibles gaulois, Ker éditions porte bien son nom. C’est un petit village d’auteurs 🙂

* Les Secrets de la Licorne, article à suivre ici dans les prochains jours

Ce fut donc avec une banane qui me courait d’une oreille à l’autre que je pris mon petit vélo pour aller à la rencontre des élèves, ce vendredi 26 octobre. Il faut dire que le lycée se trouve à moins de trois kilomètres de chez moi, lové entre une rue commerçante, des rues résidentielles sans parking et l’un des plus grands axes d’entrée et de sortie de la capitale. Inutile de tenter la voiture, et puis j’adore le vélo (j’ai même appelé le mien Picard, en hommage à Jean-Luc Picard, capitaine de l’Enterprise…il faut dire que la marque de ma bestiole, c’est Trek…ça a du sens du coup, non ?), c’est devenu mon moyen de transport favori sur Bruxelles : écologique, rapide et ça me fait faire du sport sans payer un rond :p

Géraldine arriva à l’entrée principale du lycée alors que j’attachais mon fidèle Picard à l’une des bornes du parking vélo. Elle est aussi solaire en réalité que dans ses mails. Une longue liane brune avec un sourire éblouissant, des yeux pétillants et toujours le rire aux bord des lèvres. Bref, une bulle rafraîchissante d’énergie et de gentillesse…qui avait organisé, avec ses terribles élèves, une surprise de taille. Un petit déjeuner zéro déchet ! Eh oui, je ne vous l’ai pas encore dit, mais Géraldine est une vraie écolo selon mon cœur…et d’ailleurs, spoiler alert : « Les Secrets de la Licorne » raconte son aventure vers une vie plus respectueuse de l’environnement.

Je débarquai donc dans une classe de cinquième où régnait un joyeux chahut, entre tables qui s’entrechoquaient, petits plats, assiettes et couverts qui surgissaient de partout et un buffet qui se révélait peu à peu pensé pour au moins le double de convives. En vérité, seuls un tableau sur lequel se pressaient une foule d’équations et la cloche qui résonnait en arrière-plan me rappelèrent que j’étais bien dans une école et non en goguette pour un brunch du plus bel effet. Il y avait de tout : un crumble à la rhubarbe, de la mousse au chocolat, des crêpes, du pain, de la confiture fraise/spéculoos (si si, je vous jure, une découverte de Géraldine), des figues séchées, des noix, des jus de fruits, il y en avait pour tous les goûts et, surtout, que du fait maison, bio et sans déchet ! Géraldine, cependant, me prévint en douce : « les rhétos* ont aussi préparé un petit déjeuner ». Aouch ! Il me fallait ménager mon estomac pour faire honneur aussi à celui-là et garder encore assez de place pour le lunch que j’avais prévu avec mon amie Salima.

* en Belgique, la « rhéto » (classe de rhétorique) est l’autre nom de la 6ème secondaire, la dernière avant le passage vers l’enseignement supérieur.

J’en arrive maintenant au moment phare. Le climax de l’histoire. Celui qui va faire basculer mon récit vers la lumière ou dans l’oubli : ZE rencontre.  J’avais déjà eu un premier aperçu de ce que donne une rencontre scolaire avec les classes de seconde du Lycée Roosevelt à Reims et je savais donc qu’il ne fallait pas m’attendre à un démarrage sur les chapeaux de roue, les élèves devant d’abord surmonter la frilosité des premiers contacts avant de se lancer dans l’aventure. C’était sans compter sur le naturel bon vivant et plutôt extraverti de mes petits compatriotes, car à peine installée, ils saisirent le taureau par les cornes. La complicité qui existe entre eux et leur professeure est indéniable. Les discussions allaient bon train, l’atmosphère était joviale, ça rigolait et se taquinait sans trop de formalisme, le tout sous la houlette bienveillante de Géraldine qui ne cachait ni la tendresse qu’elle nourrit pour ses élèves, ses « petits gars » comme elle les appelle avec affection, ni le plaisir qu’elle avait de me voir souvent désarçonnée par leurs questions. Il me mirent carrément sur le grill : « c’est quoi votre livre préféré ? », « d’où viennent les prénoms de vos personnages ? », « comment vous faites pour écrire tout un livre ? » (d’une jeune demoiselle autrice en herbe), « comment vous viennent vos idées ? » (d’une autre demoiselle à l’imagination fertile), « vous avez mis combien de temps pour écrire Ring Est ? » (d’un jeune homme, cette fois, lui aussi auteur de la génération future), « pourquoi Laeken ? », « comment vous créez vos personnages ? d’où viennent leurs backgrounds ? », « Il y a une suite ? », « c’est quoi le pitch ? » (après avoir admis qu’à force de me le demander, j’ai fini par envisager une suite), « ça sort quand ? » (il y avait comme une suite logique dans les questions 🙂 ), « c’est quoi le pitch de votre deuxième livre ? » (quand je répondis que la suite de Ring Est n’était pas pour tout de suite), « c’est qui votre écrivain préféré ? », « pourquoi un polar ? » , « quand est-ce qu’on mange ? » (y’en a qui ne perdaient pas le nord :D), « vous avez lu tel livre ? vous avez aimé ? » (d’un livre que je n’ai pas du tout aimé…aouch), « y’a moyen de vivre de l’écriture ? », « vous faites quoi, à côté ? » (quand je vous dis qu’il y avait une suite logique dans leurs questions 🙂 ). Il n’y avait aucune barrière à leur curiosité, aucun frein à leurs questions, aucune limite à leur spontanéité ni leur enthousiasme, alors quand ils me demandèrent de revenir pour une heure supplémentaire après ma rencontre avec les rhétos, je n’hésitai pas l’ombre d’une seconde et j’envoyai un petit message à ma chère Salima pour reculer notre lunch d’une heure.

Dans l’escalier qui nous menait à la classe des rhétos, je ne pus m’empêcher de penser que les cinquièmes avaient mis la barre très très haut et que les rhétos allaient avoir du mal à les égaler. Quelle drôle d’idée ! La réception fut tout aussi grandiose et fabuleuse que celle de leurs cadets : Tiramisu, salade de fruits, jus de fruits, cake, etc. L’œil exercé de Géraldine remarqua cependant très vite le cheveu dans la soupe : les assiettes jetables. S’ensuivit une enquête rapide, quelques suspects en garde à vue, mais notre détective improvisée dut vite se résoudre à abandonner l’affaire, non sans lancer à la cantonade et au coupable planqué parmi les élèves une promesse à la Terminator. De nouveau, cette magnifique complicité entre cette jeune et dynamique professeure et ses élèves, lesquels se prêtèrent sans trop renâcler à un tour de table un peu surréaliste. En effet, le but du jeu était de donner sur soi l’information la plus inintéressante possible. Les blagues fusèrent tous azimuts, autant pour les autres que pour soi-même à chaque passage de flambeau, mais la victoire fut remportée au final et haut-la-main par un « hier soir, j’ai allumé le four à 220°c pour cuire une pizza » lâché du bout des lèvres par un élève faussement blasé, tant pour le non-intérêt évident de l’information que pour le ton de livraison. La glace, déjà bien mince au départ, était tout à fait brisée et nous pouvions donc embrayer sur l’interrogatoire en règle. Le mien. Entre vraies questions-pièges (« pourquoi avoir attendu autant de temps ? », « c’est quoi ce que vous changeriez dans Ring Est si vous le pouviez ? », « qu’est-ce que vous aimez le moins dans l’écriture ? »), grands classiques (« d’où viennent les noms des personnages ? », « y’a-t-il une suite de prévue ? », « c’est quoi le pitch du prochain bouquin ? ») et éclats de rire (un Ring décliné sous tous les points cardinaux, par exemple), la rencontre fut encore, pour moi du moins, un vrai succès…agrémenté d’un excellent tiramisu !

L’écriture est un exercice de solitaire, d’ermite presque, où on vit plongé dans son texte et avec ses personnages pendant plusieurs mois, avant de les laisser reposer le temps d’oublier pour mieux reprendre l’ouvrage. Ce qui, chez moi, provoque un petit moment de spleen, une sorte de baby blues, mais avec un bouquin 🙂 C’est un exercice ingrat aussi, car si on écrit pour soi, on publie pour les autres. On se met volontairement à la merci des lecteurs, on espère les toucher, d’une manière ou d’une autre, les charmer, leur donner envie de s’approprier l’univers, de le faire vivre au-delà des mots et des pages qui composent le livre. Avec une traduction de Ring Est tout juste sortie de presse, que je découvre en même temps que le public, et un Laeken Rose encore en première lecture, autant dire que je me sens un peu fragile et que je ne pouvais rêver mieux qu’une matinée en compagnie de ces jeunes lecteurs enthousiastes et d’une franchise déconcertante.

Merci donc à cette demoiselle qui s’est exclamée « oh, ça je veux lire ! » quand j’ai pitché l’idée que j’avais eue pour la suite de Ring Est. Elle ne sait pas le cadeau qu’elle m’a fait. Je conserve aussi le souvenir ravi des visages intrigués par le pitch de Laeken Rose, de la gentillesse avec laquelle ils m’ont accueillie, et des efforts déployés pour ces petits déjeuners en plein cœur de Laeken, ma commune chérie, l’héroïne absolue de mon prochain bouquin. Je ne remercierai jamais assez Géraldine pour ces rencontres énergisantes dont je suis ressortie avec la patate jusqu’à, au moins, l’année prochaine !

Mais ça n’est pas tout. J’y ai aussi fait la rencontre d’une professeure engagée et inspirante, une autrice sincère, une nana géniale. Géraldine Rémy.  Mais je vais arrêter là, elle mérite un article entier rien que pour elle !

Enfin, deux photos…ben oui, quand même, c’est un minimum. Continuez comme ça, les « petits gars », vous déchirez !

 

 

Merci

commentaires

  1. A te lire je me dis que tu as fait une petite faute dans l’intitulé ci-dessus: « Rencontre scolaire », je pense que tu voulais dire « Rencontre solaire » mais je peux me tromper 😉
    Ne lâche rien surtout et garde toujours cette joie de vivre que tu partage si bien.
    Amicalement

    Aimé par 2 personnes

  2. Oui garde cette joie de vivre et cette merveilleuse générosité qui te fait goûter chaque seconde de ta vie d’écrivain. (désolée pour le E, ça ne me vient pas)
    Qui sait si parmi tes jeunes lecteurs tu n’as pas ouvert la porte de l’écriture: le plus beau des cadeaux qui procure tant de joies 🙂

    Aimé par 1 personne

      • Ha ha ha 🙂 Tu me fais penser à une de mes cousines qui vit à NY. Elle est artiste peintre et malgré un talent certain, il arrive qu’elle crève de faim parce qu’il lui est difficile de « vendre ses enfants ». Un jour elle accepte une expo. Beaucoup d’affluence et du beau monde, tout prêt à acheter. Mais elle, au lieu de se faire valoir auprès d’acheteurs éventuels (elle est ravissante en plus) s’occupe de passer les petits fours et sert à boire. Et quand les visiteurs sont partis, déçus de ne pas avoir vu l’artiste, ils l’ont remerciée pour la qualité du service traiteur 🙂

        Aimé par 1 personne

  3. Quelle belle expérience pour eux, pour le professeur et pour toi ! Ca fait plaisir de voir de l’intérêt chez des élèves du secondaire ! Mes élèves sont dans la tranche d’âge mais malheureusement je ne pourrai pas organiser cette rencontre dans le cadre de mes cours, mais peut être en collaboration avec un prof de français… Hum… (préparation de l’enquête en cours…) ! A bientôt !

    Aimé par 1 personne

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s