Bluff(ée)

Imaginez un coin de l’enfer, battu par les vents et la marée, un petit port de pêche aux confins Sud de la Nouvelle-Zélande, une nature d’une beauté violente, énorme, gigantesque, où la forêt court jusqu’à la mer, sombre, opaque et impénétrable sous un ciel privé d’étoiles; où les bateaux, de vieux caseyeurs patinés par des courants trop forts, risquent l’écueil à chaque sortie, brinquebalés sur un océan dont les récifs guettent le navigateur malchanceux à fleur d’eau, en adversaires sournois et infatigables; où les nuages sont si bas que leur coton ne fait plus qu’un avec l’écume. Un monde inhospitalier, rageur et vociférant fait de gris, de bleu et de froid.

Bienvenue à Bluff.

C’est là que le Français – on ne le connaîtra jamais que sous ce nom – débarque, après dix mois d’errance dans les terres néo-zélandaises, qu’il a traversées de part en part, à pied et en solitaire. Sur ses épaules, un bagage qu’on devine lourd, un passé aux traces profondes. Un abîme de silence qui trouvera écho auprès de Tamatoa, le géant tahitien impassible et Rongo Walker, le vieux skipper maori, capitaine aguerri du Toroa, un rafiot de quarante pieds au centre duquel trône une cuve galvanisée : le vivier à langoustes. Car c’est là toute l’économie locale de Bluff. La langouste. Une bête que le Français décrit comme repoussante avec sa cuirasse épineuse, vérolée, ses yeux protubérants, les cornes sur l’avant du rostre et ses airs de blatte démesurée…mais un trésor marin dont les cours , s’envolant sur les marchés de Hong Kong ou Singapour, peuvent décider de la vie ou de la mort des pêcheurs d’ici. Alors, le Français s’embarque, engagé par le maori qui ne rechigne pas sur de la main-d’oeuvre supplémentaire, et les trois hommes quittent le port.

Bluff, c’est un roman d’aventures, un boat-movie, entre Moby Dick, The Perfect Storm, les Révoltés du Bounty et un documentaire de David Attenborough. On se laisse emporter par les flots, pantelants devant cette nature furieuse et magnifique, croquée par une plume virtuose, chantée par un maori amoureux de son pays, une histoire toujours prête au bout de la langue pour expliquer les caprices de cet océan indomptable, où l’homme ne peut survivre qu’à force d’humilité et de gratitude. On frémit avec le Français quand des vagues aussi hautes que des immeubles de quinze étages s’écrasent sur le pont du Toroa, que la houle l’emporte à la verticale pour mieux le fracasser dans ses creux, dans un grand gémissement de bois et de moteur diesel poussif. On grelotte avec lui et on réchauffe, comme lui, nos doigts gourds autour d’un thermos de café brûlant ou une fricassée de coquillages grands comme la main. Enfin, on découvre, émerveillés et les yeux plein d’étoiles, une Océanie faite de culture orale, de sagesse mythologique et de science marine née de l’observation et de la communion avec la nature.

Car, au-delà de l’histoire des hommes, Bluff, c’est un chant d’amour pour la Nature avec un grand N. Une critique acerbe du monde des pakehas qui n’aiment que l’argent et vivent trop vite et un plaidoyer pour un monde où le temps s’écoule au rythme des saisons, au rythme de la pirogue qui attend, immobile, que les étoiles et la mer fassent venir à elle son île. Au rythme de Titi et de Kuaka, les grands voyageurs, oiseaux sacrés des îles du Sud et du Nord, qui reviennent chaque année, exactement au même endroit, d’aussi loin que les anciens puissent se le rappeler. Autant dire que ça a fait vibrer de sacrées cordes chez moi…et que je m’en irais bien, moi aussi, assister au retour de Titi et Kuaka, me perdre dans le vacarme de leurs hurlement joyeux et guetter l’apparition d’un cerf gris sur un rivage déchiré entre brume et pins.

Bluff, David Fauquemberg, 331p., éditions Stock

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