13 Jours et Une Nuit

Ce jour-là devait être l’un des plus beaux de ma vie.

Je venais de recevoir mes exemplaires « auteur », cette petite portion de l’édition réservée à la discrétion de l’auteur, quelques numéros à offrir aux proches, aux amis, à de potentiels nouveaux lecteurs. J’avais découvert avec ravissement la couverture mate sur laquelle s’écrivait mon nom en lettres vernies, je pouvais sentir le titre, énorme, se révéler sous ma paume. J’avais même ouvert le livre, souri à la dédicace juste avant le prologue, ces deux petites phrases que j’avais demandé à rajouter, un hommage tout personnel, un petit clin d’oeil par-delà le temps, par-delà la mort. J’ai lu les premières pages, moi qui m’étais jurée de ne plus jamais le faire après les quelques trentes relectures de la phase d’édition. C’est étonnant à quel point un livre pourtant mien a pu prendre une dimension si différente dès lors que je l’ai vu publié. Comme si quelqu’un d’autre l’avait écrit. Je me suis surprise à vouloir lire la suite.

Ce devait être l’un des plus beaux jours de ma vie. Un rêve enfin devenu réalité : mon livre !

Je n’ai pas dormi très tard, ce dimanche-là. Je me suis réveillé tôt, comme tous les jours. Il fallait bien donner à manger à Morticia. Elle est au régime depuis quelques années, vous voyez. Huit kilos, c’était beaucoup trop pour un chat. Smoking était descendu au petit matin, il devait être sept heures. C’est qu’il aime regarder le soleil se lever, sentir les derniers frissons de la nuit dans sa fourrure, entendre le monde s’activer. Il patrouille dans le jardin pendant une heure ou deux, se poste contre la clôture du fond, au bord de la haie de ifs et lorgne d’un oeil curieux les quelques visiteurs du cimetière. Une fantaisie de vieux chat casanier.

Je n’ai remarqué son absence que sur les coups des dix heures, dix heures et quart. J’ai cru qu’il s’était réfugié dans l’abri que j’avais construit pour les chats errants. J’ai ouvert la porte. L’ai appelé. Seule Morticia, réfugiée entre mes pieds, a répondu. J’ai enfilé un gros pull, mes chaussures de jardinage, pris quelques outils et suis allée jeter un coup d’œil. L’abri commençait à prendre l’eau, autant en profiter pour le démonter et récupérer l’isolation pour en bricoler un nouveau. Bien sûr, il était vide. Tout comme le jardin, celui des voisins, le garage, la cave, et tous les endroits que j’ai fouillés. J’ai senti une chape de glace me tomber sur le cœur.

Il est allé faire un tour, il va revenir. C’est un chat, ça part à l’aventure. Ils reviennent toujours. Vous savez, toutes ces choses qu’on dit pour se rassurer et qu’on ne croit qu’à moitié. Je me les suis répétées toute la journée. Midi est passé. Puis quinze heures. A seize heures trente, j’ai dû m’absenter. Ca entretenait l’espoir. A dix-neuf heures, il n’était toujours pas là et j’ai vu le reflet de mon inquiétude traverser le regard de mon chéri. Tu as raison, ce n’est pas normal.

Je n’ai pas dormi, cette nuit-là. Je me suis relevée à une heure et demie du matin pour aller faire le tour du quartier. Crapahuter en pleine nuit dans le cimetière. Avez-vous déjà cherché un chat noir (et un peu blanc) dans le noir ?

Mes livres sont restés abandonnés dans leur petite boîte de carton. Comment aurais-je pu les regarder en sachant que dans ces pages se cachait un animal qui ressemblait si fort à mon Smoking ? un jumeau de papier pour mon vieux félin adoré.

L’enfer aura duré treize jours. Treize jours où, contre vents et marées, qu’il pleuve, vente, gèle ou neige, j’ai arpenté chaque rue de mon quartier, chaque recoin, chaque pré, chaque bois, chaque fossé. Quatorze ans et demi, ça ne peut pas s’arrêter comme ça. Et si le pire était arrivé, qu’au moins je puisse le récupérer et l’enterrer chez nous, chez lui, à cet endroit du jardin d’où il observe son monde, en paresseux lionceau noir aux moustaches ivoire. J’ai placardé des affiches sur tous les murs, dans tous les commerces, à chaque lampadaire. Sur tous les sites. Dans toutes les boîtes aux lettres et dans les deux langues. Il est malade, il a besoin de médicaments, il est peut-être coincé chez vous, dans votre cave, votre garage, votre cabane de jardin. Aidez-nous. Je n’ai épargné à personne le supplice de m’entendre l’appeler, toutes les vingt minutes pendant cinq minutes, de la tombée de la nuit à vingt-deux heures. Chaque soir.

S’il te plaît, Smoking, réponds-moi. Fais-moi entendre ta jolie petite voix.

Le premier indice est tombé après huit jours. Une dame avait recueilli mon fieffé filou de félin tout le weekend. Il s’était faufilé dans un quartier voisin, où je n’avais pas encore eu l’occasion de planter mes affiches. Désolée, m’a-t-elle dit, je ne savais pas qu’il était perdu, il est reparti ce matin. J’étais la seule à encore y croire. Un vieux chat comme lui, dans le froid et le gel, aussi longtemps et sans médicaments, non, c’est impossible. Il a dû mourir quelque part. Quelqu’un l’a pris. Les gens se trompent si vite. Ce devait être un autre chat.

C’était pourtant bien lui. J’ai suivi sa piste pendant toute une semaine, collecté toutes les informations, recoupé tous les témoignages. J’aimerais dire que je n’ai jamais perdu espoir, mais plus le temps passait, plus la température baissait et plus j’avais peur d’arriver trop tard. Vous savez, ce moment dramatique où les héros ne se retrouvent que pour le dernier adieu. Oui, j’ai l’art du drame, de la mise en scène. C’est un coup de fil anodin qui a tout changé. Je venais juste de passer dans la rue. A dix mètres peut-être de lui. Sans le voir.

Madame, j’ai votre petit chat.

Il était maigre. Horriblement. Sale et terrorisé. Les moustaches frisées. Le regard affolé. Il miaulait à fendre l’âme et le cœur. Un hululement guttural bien trop puissant pour cette minuscule chose squelettique qui tremblait et n’osait me reconnaître. Les hurlements se sont arrêtés. Il a frissonné, un long tremblement qui m’a bouleversée. Puis il s’est collé à moi et s’est mis à ronronner.

Ce jour-là a été l’un des plus beaux de ma vie.

Smoking a perdu un kilo dans son aventure. Nous sommes tous les deux tombés malades après les retrouvailles. Classique. Le vétérinaire l’a mis sous antibiotique et on doit attendre qu’il se remplume un peu avant de faire les tests pour sa maladie. Nous ne saurons sans doute jamais ce qu’il s’est passé, les raisons de sa soudaine disparition, les conditions de sa survie. Ring Est évoque le mystère des deux jours perdus d’Alfred, la vraie vie celui des treize jours et une nuit de Smoking. Le jumeau de papier ne fera jamais mieux que mon maître greffier.

Maintenant que l’angoisse est enfin terminée, le compte à rebours peut commencer.

Six jours jusqu’à la foire du livre.

Six jours jusqu’à la sortie officielle de Ring Est.

Et pour fêter le lancement, à partir de demain, une vidéo par jour pour présenter un aspect de l’écriture du roman.

La vie est belle… 🙂

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commentaires

  1. Tu m’as fait peur, j’ai cru qu’il était reparti, ce petit chameau! Bon il a l’air de reprendre la forme sur la photo 🙂
    C’est vrai ce que tu dis à propos des livres, il m’est arrivé de lire une nouvelle sur un blog, j’avais aimé. Mais quand j’ai eu le livre en main, la lecture sur papier lui a vraiment donné son rythme et sa chair, a révélé la force des personnages, et là, j’ai adoré.
    Bon courage pour la dernière ligne droite et prends soin de ton seigneur félin;)

    Aimé par 1 personne

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