Coup de Foudre Divine

Y’a des bouquins,  quand tu les as lus, tu te sens à la fois heureux et fier et privilégié d’avoir pu les tenir entre tes mains. Profondément troublé, aussi. Mal à l’aise, perdu, impuissant. Tu ne peux pas t’empêcher de te dire « bordel, mais c’est tellement ça ! C’est tellement vrai ! ». De ces bouquins que tu déposes dans ta bibliothèque avec précaution, de peur qu’ils te pètent à la tronche tant il sont chargés de dynamite.  Mais de la bonne. De celle qui fait grandir les consciences.

Si je te dis 1984, le Meilleur des Mondes, La Servante Ecarlate, Les Fils de l’Homme, ça te parle ?

Des bouquins comme ça, la littérature noire en foisonne : polar, roman noir, d’anticipation, uchronies, on en trouve sous toutes les formes et de toutes les qualités. Et, justement, aujourd’hui, je voudrais te causer d’un vrai petit bijou, une uchronie pas piquée des vers, un petit brûlot de 387 pages qui frappe fort et juste. Prépare-toi au fer chauffé à blanc, parce que ça va te marquer la cervelle.

Imagine un monde exactement le même que le nôtre. Une réplique à l’identique, presque une copie carbone. Epoque contemporaine, avancées technologiques et médicales identiques, Internet, politique, médias, libertés individuelles, émancipation de la femme, fossé social, guerres, terrorisme, tout est exactement comme notre monde. A une exception près. En 1529, ce n’est pas le Saint-Empire qui sortit vainqueur du siège de Vienne, mais l’Empire Ottoman.

Du coup, nous découvrons des personnages évoluant dans un monde où les pôles se sont inversés. L’Orient est le pôle riche et industrialisé, le terreau où se sont développées les consciences et où la pensée philosophique, la religion, a évolué jusqu’à n’être plus qu’une vague tradition, la société se normalisant vers l’athéisme. Une terre riche et accueillante où migrent des milliers d’Européens en quête de travail et de réussite tandis qu’en Espagne, France et Italie gronde la voix de l’obscurantisme catholique sous l’égide de l’abbé Antonio et de ses martyrs guerriers de la Sainte-Croix.

Et te voilà embarqué dans la vie de Paul Lemonnier, un immigré français de seconde génération, professionnellement bien établi et parfaitement intégré à la société dubaïote dont il partage les valeurs de liberté et tolérance. Tu le suis donc gravitant entre boulot (il gère la réception d’un grand hôtel de Dubaï) et famille (mari comblé, père de deux enfants) tandis qu’à l’ouest la guerre fait rage entre la Castille libre et l’Emirat de Grenade, lance-pierre contre lance-roquette, villages entiers rasés de la carte, rebelles prenant le maquis et populations en troupeaux égarés rassemblés autour de leurs curés. C’est dans l’un de ces villages qu’a grandi Esteban Obregon, le deuxième protagoniste de notre histoire.

Paul, ici, à Dubaï, assiste, incrédule et impuissant, à la radicalisation de son fils, Iskander (Alexandre), tandis qu’Esteban, là-bas, s’engage dans la milice en rêvant de Castille libérée définitivement du joug de l’oppresseur Ottoman. Paul et Esteban, deux personnages qu’on découvre si proches et pourtant aux antipodes l’un de l’autre et dont on suit l’évolution au fur et à mesure des événements qui rapprochent petit à petit les fils de leur histoire dans une mise au diapason terrifiante.

La force de l’auteur, sa cruauté aussi, est de nous servir des personnages attachants de part et d’autre de l’échiquier. Impossible de ne pas partager l’aberration de Paul devant l’argumentaire fallacieux, sophistique et simpliste des grenouilles de Jésus, de ne pas faire sienne la rage qu’il éprouve pour ceux qui lui ont volé son fils, de ne pas se sentir démuni et révolté par la réponse dubaïote aux attentats qui frappent le monde oriental. Impossible également de rester de marbre face à la soif de liberté et de vengeance d’Esteban, de résister à l’appel de ces religieux qui, seuls, l’aident et de ne pas comprendre chacune de ses motivations.

Mais voilà, en réalité, nous sommes tous à la fois européens et dubaïotes. Le vrai et la fiction se heurtent dans notre tête tout au long du livre, dans une mise en abîme qui nous renvoie à nos propres peurs, nos propres incompréhensions, nos préjugés aussi. On pourrait y voir un livre anti-religion, mais c’est en fait un livre profondément humaniste où, au travers d’une transposition Islam / Catholicisme bluffante, les notions de bien et de mal ne dépendent jamais tant des textes sacrés que de ce qu’en font les hommes.

 Un petit bijou que tu te dois d’aller commander chez ton libraire (à l’heure du bio et des paniers de légumes du maraîcher local, aller commander ta culture sur Amazon me fout des allergies) fissa !

Pour ne rien gâcher, c’est du belge 🙂

Guerre Sainte, de Bertrand Scholtus, 387 pages

Ker éditions, 18 EUR

9782875862211

 

4 réponses à “Coup de Foudre Divine

  1. On ne peut pas pleurer sur la disparition des librairies indépendantes et en même temps commander sur le net, ça me colle des boutons aussi! Donc j’y cours (dans ma librairie) parce que ta présentation est pour le moins alléchante!

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