10. Les Petits Mouchoirs

J’ai écumé tous les sites que je connaissais. N’en ai épargné aucun. Stepstone, jobscareer, jobat, monster, references. Jusqu’au Selor, le forem et LinkedIn, même si, pour ce dernier, c’était un peu l’appel de la dernière chance vu que je n’ai encore ni profil ni expérience professionnelle. J’avais préparé mon CV sur papier, un brouillon sur lequel j’avais tout jeté, pêle-mêle, sans me poser de questions. Pas qu’il y ait grand-chose à y mettre, à vrai dire, c’est plutôt l’inverse. Ça rend d’ailleurs l’exercice laborieux, voire carrément périlleux. Car il faut étoffer sur le néant et mentir avec honnêteté. C’est un peu l’équivalent recherche d’emploi du grand écart latéral. Sans échauffement. J’y suis arrivée, cependant. Ça m’a coûté une nuit d’insomnie, quatre ongles rongés, deux poignées et demie de cheveux arrachés, quinze pages froissées en boule dans la corbeille, deux mines de crayon et un bic offerts par la direction. Il m’a fallu ensuite tout encoder en Word, puis l’imprimer en PDF. J’étais arrivée à la limite des capacités de mon smartphone. Je suis descendue dans le lounge – j’y avais repéré deux ordinateurs, laissés à la disposition de la clientèle, et je me suis exécutée en quinze minutes chrono. Le temps de l’envoyer sur mon adresse email et de remonter dans ma chambre. Le smartphone a pris le relais. J’avais une idée de ce que je recherchais, mais aucune stratégie arrêtée. Je voulais juste mettre toutes les chances de mon côté, alors j’ai ratissé large : social, communication, marketing, administratif, associatif, caritatif et toute la ligne jusqu’au politique. En tout, une cinquantaine d’employeurs potentiels à qui j’ai envoyé mon CV accompagné d’une lettre de motivation générique. Margaux Masson, licenciée en droit, célibataire, motivée et prête à travailler sans compter. Je sais ce qu’ils recherchent, j’ai été à bonne école, j’ai vu comment Franck sait vendre sa popote. Ça fonctionne.

Ne restait plus qu’à attendre.

Je n’espérais pas de réponse avant, au moins, le milieu de la semaine. Dans le meilleur des cas. Je commencerais à m’inquiéter si je ne recevais toujours rien, ne fut-ce qu’un refus, après un mois. Inutile de me mettre martel en tête. J’avais encore deux semaines d’hôtel devant moi, autant profiter de l’occasion pour me reposer et régler les affaires courantes.

Le samedi matin, j’ai pris mon courage à deux mains et je suis passée au travers de tous les messages, vocaux ou textes, qu’on m’avait laissés. Ils n’y étaient pas allés avec le dos de la cuillère et j’en avais pour tous les goûts : inquiétude, reproche, supplique, mépris, colère, indifférence, chantage, ils m’ont fait tout le panel du pathos. Ils avaient même fait appel à quelques-uns de mes amis, ceux dont ils se rappelaient encore de l’existence. J’ignore comment ils ont pu se laisser prendre au jeu. Je suppose que ma mère a dû passer outre sa fierté et jouer la grande scène du deux pour les émouvoir. Elle est douée quand il s’agit de gagner les gens à sa cause. J’aurais dû sauvegarder les messages, pour plus tard, pour me rappeler quand j’aurai envie de céder et de rentrer dans le giron. Parce que j’en aurai envie, je le sais !  C’est toujours comme ça, il y a toujours un moment ou un autre où je me laisse avoir, moi aussi, malgré tout, malgré ce qu’ils pensent de moi, malgré ce qu’ils disent, malgré le fossé qui nous sépare. La malédiction des liens de sang, je suppose. Mais j’ai préféré tout jeter, je n’aurais pas pu continuer en sachant que tout ça se promenait encore dans mon gsm.

Il y a quand même eu du bon parce que, dans tous ce patacaisse, il était clair qu’ils n’avaient pas la moindre idée de là où j’étais ni comment me retrouver. Rien que ça, c’était une victoire ! ça m’a redonné un peu d’espoir et je suis sortie de mon cocon pour aller faire quelques courses au Delhaize du coin. Il me fallait des tampons de toute urgence. Les serviettes débrouille, c’est mieux que rien et ça dépanne, mais dans les règles comme en tout, mieux vaut s’équiper du matériel idoine. Sans compter que je prenais le risque d’essuyer un supplément PQ en fin de séjour. C’est un hôtel, après tout, pas la charité. J’ai hésité à tester la mooncup, cette nouvelle venue dans le monde de l’hygiène féminine, mais je n’en ai pas trouvé au magasin et je ne pense pas que ça figure au stock des pharmacies du coin. J’en commanderai une sur Internet avec mon premier salaire.

Au final, je suis revenue les bras chargés de victuailles : céréales, biscuits, chips, saucissons secs, lait et boissons froides. Comme une impression de revenir en kot. J’ai jeté un coup d’œil à la réception en passant, me suis pris le sourire rayonnant d’un jeune type en pleine figure. Un regard clair sous une manne de cheveux bruns. J’ai baissé la tête et foncé vers les ascenseurs. C’était assez de réminiscence pour un jour.

Je n’ai pas beaucoup bougé les jours suivants, juste quelques allers-retours au fritkot et à la boulangerie, sur la même rue…et en face du Quick. Ou à peu près. Le fritkot est planté près des voies de chemin de fer, dans l’angle formé par les rails et la voirie qui les enjambe, en contrebas du plateau où se trouve le fast-food, derrière le pont. Impossible d’avoir une vue directe sur l’un quand on est au seuil de l’autre. Je suis devenue une cliente régulière et Jeanine – c’est la tenancière – me sert maintenant mes mitraillettes avec un petit rab de frites. Une poignée supplémentaire qu’elle parsème sur le pain sur un clin d’œil plein de connivence. Je l’aime bien, Jeanine. Elle a son franc-parler et dit toujours tout droit dehors ce qu’elle pense. C’est plus simple. Ça me change. Ça me conforte dans ce que je veux faire, aussi. Et Duranfor m’adore. Ce clebs, c’est une crème. Quand il ne passe pas ses journées à ronfler dans un coin ou baver sur le tapis de la porte de la caravane, il harcèle tout et tout le monde pour qu’on le caresse. Le molosse des enfers transformé en agneau tout doux.

Justement, c’est en pleine séance de câlins, le mercredi après-midi, que mon téléphone, posé sur la table, se met à vibrer. Jeanine, penchée sous le comptoir où elle réapprovisionne sa vitrine en nuggets, bitterballen[1], cervelas et fricandelles, me jette un coup d’œil soucieux, sourcils froncés et oreilles aux aguets. Je me suis un peu confiée, quoique sans lui donner tous les détails. Je garde pour moi les passages qui font le plus mal. Je baisse les yeux sur l’écran et secoue la tête : rien à signaler, c’est un numéro local bruxellois. Je décroche.

— Mademoiselle Masson ? Anne Fortemps, du CEPESS[2], en ligne. Vous avez récemment postulé pour une fonction de juriste en nos locaux.

J’opine, je ne sais trop quoi répondre. Elle m’énonce un fait, que veut-elle que je dise ? Jeanine redouble de curiosité et une ligne s’est creusée dans son front, juste au-dessus de l’arête du nez. Je la rassure d’un sourire et lui fait comprendre sans rien dire qu’il s’agit d’un entretien d’embauche. Elle lève un pouce encourageant et retourne à sa vitrine. Duranfor, vexé d’être délaissé, est allé bouder sur le tapis de la porte d’entrée, bloquant le passage de ses trente kilos de muscles.

— J’aimerais vous poser quelques questions avant de vous inviter pour un entretien plus formel.

Ça y est, c’est le moment où jamais. Il faut que je lance toutes mes cartes dans le jeu et que je marque des points. J’acquiesce et tends l’oreille. Showtime !

— Pourriez-vous me dire en deux mots pourquoi vous avez choisi le CEPESS ?

J’hésite un moment, partagée entre le besoin de me vendre à tout prix, je vais bientôt tomber à court d’argent, et celui d’être intègre. Le choix s’impose de lui-même. Nécessité fait loi.

— Ça va vous paraître romantique, entamé-je d’une voix teintée de fausse timidité, mais plus j’observe le monde et plus je me dis qu’il faut que j’agisse. Je n’ai aucune expérience politique, mais j’aimerais toutefois participer à l’effort collectif de développement et transformation de la société en mettant à profit et au bénéfice de celle-ci les compétences acquises à l’université. Le CEPESS me semble répondre en tout point à cette attente.

Je m’épate moi-même. C’est un peu ampoulé, d’accord, mais c’est sorti tout seul, sans y réfléchir. Je n’ai pas dû me forcer, j’ai même réussi à être à moitié honnête et ça tombe en plein dans le mille. La nana a l’air d’apprécier, ça lui prend un petit temps pour laisser décanter et passer à la question suivante.

— Vous n’avez pas beaucoup participé à l’effort collectif jusqu’ici, cependant. Vous êtes chômeuse depuis votre sortie de l’université, il y a trois ans. Pourquoi ?

La salope ! Elle ne s’est pas laissée prendre à l’hameçon. Elle ne m’aura pas non plus, cette question-là, je m’y attends depuis que j’ai décidé de chercher du boulot. Je lui ai même trouvé une pirouette.

— J’ai voyagé un an et demi, mens-je sans sourciller. Une opportunité unique de découvrir le monde et ses merveilles. D’agrandir mes horizons et de toucher à d’autres cultures, aussi.

J’ai en effet fait quelques voyages, mais ils relevaient plus de la thérapie que de la plaisance. Toutes les images se perdent et se mélangent dans ma mémoire. Je serais bien incapable de raconter les routes du Vietnam, l’ascension du Kilimanjaro ou la clarté de l’eau du circuit des Antilles, ils sont à jamais entachés par ce qu’il s’est passé. Ça ne la regarde pas, après tout. Tout ce qui compte est ce qu’il y a sur mon passeport, ils peuvent aller voir s’ils le veulent.

— Ensuite, comme je ne trouvais rien qui m’intéresse, j’ai fait un peu de bénévolat.

Tiens, prends-ça dans les dents ! C’était une idée d’Amandine, elle en avait marre que je reste prostrée toute la journée à ne rien faire. Elle m’a forcée à sortir, à aller vers les gens. Je n’étais pas la seule à souffrir, me répétait-elle, il y en a qui ont vécu bien pire. Elle avait raison, bien sûr, mais qu’est-ce que j’en avais à faire, de la souffrance des autres ? Je n’arrivais déjà pas à gérer la mienne. Je l’ai suivie, pourtant. J’ai visité des gens dans les hôpitaux, donné à bouffer dans les gares, récolté des vêtements et des couvertures, visité des foyers défavorisés, donné des cours de français aux réfugiés, fait des courses pour des personnes à mobilité réduite, etc. J’ai à peu près tout tenté, au moins une fois. Rarement plus. Mais, de nouveau, qu’en savent-ils ? Techniquement, je ne mens pas.

— Avec votre diplôme, cependant, vous auriez dû trouver sans souci. Vous avez un parcours assez atypique. Je vois ici que vous avez fait une spécialisation en droit européen et que vous avez remporté, outre le concours de plaidoirie en droits de l’Union, disputé en équipe à l’université de Lille 2, le prix Triplet récompensant le meilleur plaideur.

Je ne réponds pas. Pas encore. Tout ça me paraît si loin, c’était une autre vie. C’était avant. Elle ne peut pas savoir, personne ne peut. Ça a été effacé partout et les parties concernées ont dû jurer sur leur honneur de ne jamais aborder le sujet. Il n’en reste plus aucune trace. Même pas celle du tribunal. Il faudrait une dérogation pour y avoir accès, et rien ne la justifie dans le cas présent.

— Je pense que je me suis mal exprimée, dis-je enfin d’une voix douce. J’ai reçu des offres, beaucoup même, mais aucune qui corresponde à mes attentes.

Ça, c’est le premier vrai mensonge de toute la discussion. Le premier d’une longue lignée. Il vient assez tard pour passer comme une fleur et, de tous, c’est le plus invérifiable. Je l’énonce donc sans sourciller. Il ne manquerait plus que j’aie des scrupules ! Autant prendre ça comme de l’entraînement. Je vais en avoir besoin, dans ce métier.

— Et quelles sont vos attentes, Mademoiselle Masson ?

Cette fois, elle a mordu. Je souris et c’est d’une voix posée que je susurre :

— Peut-être pourrions-nous en discuter de vive voix lors d’un entretien plus formel ?

Mon sourire s’élargit davantage et c’est avec une banane qui me traverse le visage de part en part que je raccroche. Ça me mange tout le visage. Jeanine, toujours penchée dans sa vitrine, me jette un regard oblique.

— Ah ben, ça s’est bien passé, on dirait.

Duranfor l’a remarqué aussi qui se précipite vers moi de sa démarche pataude et me balafre d’un gros coup de langue du menton à l’œil droit.

— J’ai le job, Jeanine !

— Si vite ?! Ah ben gamine, félicitations ! Tiens, allez, on va fêter ça. Prends une cannette, c’est pour moi.

Je repousse le chien et vais jusqu’au frigo d’où je sors deux cannettes de Jupiler. J’en tends une à Jeanine et ouvre la mienne d’un crochet du doigt. Une mousse aigrelette s’échappe de l’opercule, que je lappe du bout de la langue, frissonnant au goût un peu acidulé de la bière sur mes papilles.

En vérité, rien n’est encore décidé. Je dois d’abord passer un entretien.

Demain.

Je hausse les épaules et renverse la tête en arrière, savourant mon breuvage à grosses lampées.

Entretien. Job. C’est juste un détail.

[1] C’est comme une croquette de crevettes, sauf que c’est à la viande et en petites boulettes. Hollandais d’origine, les bitterballen (ou bitterballetjes) sont très appréciées au nord du pays.

[2] Centre d’Etudes Politiques, Economiques et Sociales du CdH (Centre démocrate humaniste, anciennement Parti Socialiste Chrétien)

7 réponses à “10. Les Petits Mouchoirs

  1. Pingback: La Clé(A) du Succès | Acte 2·

  2. et moi j’ai cherché le chapître 9… bon en attendant il semblerait que je sois à jour avec ton texte. J’aime vraiment beaucoup ton écriture, tu m’as fait rire et donc maintenant j’attends la suite.

    Aimé par 1 personne

    • tu l’as trouvé, j’espère, ce bon vieux chapitre 9 (Un Homme d’Exception) ? La suite de la Vipère, ce sera pour octobre, dès que je peux m’y remettre, promis ! En attendant, je suis ravie que mes petites scribouilleries te plaisent !

      Aimé par 1 personne

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