9. Un Homme d’Exception

La soirée avait débuté de façon bizarre. Il avait d’abord longtemps hésité, incapable de se décider entre les fleurs et le vin ; avait tout compte fait opté pour une bouteille de Pomerol, un domaine La Chataigneraie 2003. Sans grande conviction. Il s’avouait tout à fait inculte en la matière et s’était basé sur l’appellation d’origine contrôlée et l’étiquette pour faire son choix. Au hasard. Il avait enrobé la bouteille de papier journal, il ne savait pas pourquoi, et était parti assez tôt pour s’assurer d’être à l’heure à l’adresse indiquée. 478, Chaussée de Boondael.

Du moins, c’est ce qu’il pensait.

Il avait tourné dans le quartier pendant vingt minutes, monté et descendu la rue dans les deux sens. En vain. Le 478 n’existait pas. Séparée par le rond-point du cimetière d’Ixelles, la Chaussée de Boondael s’arrêtait dans un sens par le commissariat de police, au 480, et reprenait, après l’Avenue de la Couronne, à la Bécasse, une taverne du quartier estudiantin, numéro 476. Elle lui avait donné une fausse adresse ! La garce…

Il s’était senti idiot, vexé, humilié. Pour couronner le tout, sa chemise lui collait au dos, à force de galoper dans le quartier comme un imbécile. Depuis qu’une ex lui avait dit que ça le rendait encore plus sexy, il avait pris l’habitude d’en mettre une dès qu’il décrochait un rencard. C’était inconfortable au possible et ça l’engonçait comme un carcan, mais ça avait un effet dingue sur les nanas. Il avait remarqué comment elles lorgnaient sur les muscles qui saillaient et les œillades qu’elles lançaient à ses épaules, au col qui s’ouvrait sur sa pomme d’Adam, au tissu qui se tendait à chaque geste. Associée à son mètre quatre-vingt-sept, c’était l’arme de séduction ultime. Elle ne lui avait jamais fait défaut. Son inutilité présente ajoutait à l’humiliation et il se sentait bouillir de l’intérieur.

— On ne trouve plus son chemin ? Besoin d’un guide, peut-être ?

C’était presque un murmure, juste derrière lui, et il avait fait volte-face. Elle était là, le visage levé haut vers lui. Narquois. Mutin. Il avait de nouveau eu cette envie sourde au creux de l’aine. Avait voulu se pencher sur elle. S’était retenu à temps. Il lui avait tendu le papier froissé qu’il serrait encore dans son poing.

— Tu ne m’as pas donné la bonne adresse.

Elle n’avait pas répondu. Lèvres pincées et mains sagement rangées dans le dos, elle avait haussé les sourcils, roulé des yeux et pointé du menton droit vers le rond-point. Il avait tourné la tête. N’avait vu que le cimetière.

— Quoi ?

— De l’autre côté, avait-elle insisté.

Il avait plissé des yeux, regardé encore. Par-delà le saule rabougri et le cône de buis qui lui barraient la vue, au travers des lampadaires et du monde qui filait droit vers le bus ou les bars. Derrière le banc de fer et les poteaux de bronze qui flanquaient le portail. De part et d’autre des gros piliers chaulés de l’entrée. Enfin, il l’avait vu. Entraperçu, plutôt. Vissé en trois chiffres de cuivre au coin du chambranle de pierre, bien visible sur le mur blanc. Quatre cent septante-huit. Il s’était retourné et l’avait fixée d’un regard blanc.

— Que…

Elle avait éclaté de rire. Un rire qui sonnait comme une cascade de hoquets émaillée d’éclats rauques et qui avait fait disparaître tous les nuages. Elle l’avait pris par la main et, d’un petit bond, l’avait entraîné à sa suite.

— Allez viens, le dîner va refroidir.

Elle lui avait fait traverser la rue et avait sorti un trousseau de clés dont elle avait engagé la plus petite sans hésitation dans la serrure de la porte de la conciergerie.

— Dépêche-toi, le pressa-t-elle alors qu’il traînait sur le seuil. Il ne faut pas qu’on nous voie.

Elle le poussa sur le côté et referma la porte derrière eux. À double tour. Puis, elle se glissa vers la grande allée, risqua un coup d’œil par la grille de fer forgé et poussa un soupir de soulagement avant de revenir vers lui d’un pas léger.

— Ce n’est pas comme si on avait le droit d’être là, expliqua-t-elle en faisant de gros yeux. Allez viens, faut pas traîner.

Elle lui reprit la main et l’entraîna le long des allées secondaires jusqu’au carré militaire qu’elle ignora pour s’engager le long des statues guerrières du reposoir des martyres.

— Il est planqué quelque part par ici, attends.

Elle lui lâcha la main et s’éloigna de quelques pas pour disparaître derrière une haie. Il l’entendit fourrager pendant quelques secondes et la vit resurgir avec de gros sacs de sport dont elle vida et installa le contenu avec un empressement zélé aux pieds du jasse[1] de bronze.

Alex ouvrit et referma le poing plusieurs fois, étonné de sentir la morsure du vent sur sa peau nue, sur le vide que créait dans sa paume l’absence de celle de Margaux. Qu’est-ce qui avait bien pu la prendre pour l’emmener jusqu’ici ? Il jeta un coup d’œil alentour, comme s’il s’attendait à détecter une caméra ou des silhouettes cachées derrière les pierres tombales. Ne vit rien. Ne perçut aucun bruit suspect. Il aurait presque préféré. Un coup fourré, c’était moins bizarre qu’un rendez-vous parmi les macchabées.

 Drôle de soirée.

— Ta-daaam !

Il tourna la tête et avisa Margaux qui, triomphante, lui dévoilait son montage de fortune. Pour un bricolage réalisé sur le pouce, ça ne manquait pas de charme. Tout avait été prévu. Il y avait une table de fortune sur laquelle reposait, en équilibre précaire, un plateau couvert de joyeusetés apéritives : chips, saucisson, cacahuètes et même un peu de foie gras. En guise de décor, elle avait jeté çà et là couvertures et coussins qui s’organisaient en un chaos chamarré, éclectique et hétéroclite de sièges, dossiers et protections thermiques sous la lumière de luciole d’une dizaine de photophores et d’une lampe-tempête qu’elle avait suspendue, en un dernier blasphème, à la baïonnette du soldat. Le résultat évoquait, malgré l’endroit macabre, la richesse et le faste des mille et une nuits. C’était romantique en diable. Ça le glaça sur place.

— Qu’est-ce que tu attends ? tu veux prendre racine ?

Elle avait déjà pris place sur les coussins et, picorant dans les plats d’une main distraite, le contemplait par-dessous une grosse couette qui l’enrobait comme une barbapapa. Alex hésita. C’était trop pour lui, tout ça, et très très loin de ce qu’il avait imaginé. Il avait compté sur le vin et la chaleur pour la mettre à l’aise. À point pour lui glisser une langue dans la bouche ou sur les seins et un ou deux doigts plus bas, histoire de tester l’atmosphère et préparer le terrain pour la suite. C’est qu’elle avait l’air hospitalière et il était tendu comme un arc depuis qu’elle avait enlacé sa main dans la sienne. Il avait miroité des étreintes folles, des positions encore inconnues, des défis à toutes les lois de la physique et de l’anatomie. Il avait fait son stock de capotes en perspective. Il la voulait tête-bêche et à l’endroit. Partout à la fois. Il avait le goût de la sueur et du plaisir en bouche, une explosion de fer et de sel sur les papilles, et son odeur dans les narines, douce et entêtante, un concentré d’hormones et de fluides qui le prenait à la gorge et le rendait fou.

Rien qui cadre avec un dîner dans l’herbe, encore moins en plein cimetière !

Il sentit la contrariété croître tandis qu’il faisait le deuil de tous ses plans partis en fumée, crashés en plein vol avant d’avoir atteint leur but. Il voulut tourner les talons et l’abandonner à ses coussins et ses simagrées, mais quelque chose le retenait encore, le forçait à tenter sa chance. La soirée était encore jeune et, à part eux, l’endroit était désert. En plus, il venait de repérer les goulots de deux autres bouteilles de vin qui dépassaient du panier.

— On va vraiment manger ici ?

Elle éclata de rire et il détecta à nouveau les éclats rauques qui se cassaient dans sa gorge. Il trouvait ça sexy. La tigresse n’était jamais loin, avec cette fille. Blottie dans les reflets rouges de sa crinière, dans le délié souple de ses courbes, elle se faisait plus précise dans le jaune qui éclaboussait les pupilles plus sombres et jusque dans la voix où se lovait un feulement étouffé. Il se délesta de ses chaussures et prit place en tailleur, face à elle.

— Tu n’aimes pas l’endroit ?

Elle avait pris un sourire de chatte et se faisait ronronnante. Il jeta à nouveau un coup d’œil alentour, mal à l’aise.

— Il y a un souci ?

Elle avait l’air sincère.

— Un souci ? Merde, Margaux, c’est un cimetière !

— J’avais cru remarquer, oui.

Le sourire s’était élargi et elle ne cachait plus son amusement.  Elle se foutait même ouvertement de sa gueule.

— Aurais-tu peur des fantômes ?

Il esquissa un sourire et baissa les yeux. Se pencha sur la table et se servit une poignée de cacahuètes qu’il enfourna d’un geste indifférent, l’une après l’autre, en chapelet.

— C’est original, dit-il en ignorant la question. Tu as eu les clés comment ?

Elle s’était à moitié relevée et émergeait de la couette pour fourrager dans les sacs à côté d’elle. Un réchaud à gaz apparut sur la table, suivi d’un caquelon à fondue qu’elle remplit d’huile.

— Un des gardiens m’a filé un double. Pour que je puisse rendre visite à grand-papy en paix.

Il suspendit son égrenage et faillit s’étrangler avec une cacahuète. Toussa, cracha, se râcla la gorge et finit par opter pour un saucisson, moins agressif.

— Ton grand-père est enterré ici ?

Elle alluma le réchaud d’une simple pression sur le piézo et plaça le caquelon sur la flamme.

— Arrière-grand-père. Non, je pense qu’il est avec grand-mamy, à Couillet. J’espère que tu aimes la bidoche, c’est ce qu’il y avait de plus simple à préparer.

Alex fronça les sourcils et coula un regard incertain vers la jeune femme qui continuait ses préparatifs. Une grosse pièce de viande, juteuse à souhait, disparaissait sous les assauts d’un couteau en céramique, débitée en petits cubes de quelques centimètres de côté qu’elle déversa ensuite dans un plat au centre de la table.

— Tout juste la bonne taille, annonça-t-elle, ravie, en décochant un sourire qui lui mangea tout le visage. Ni trop petit, pour éviter de se transformer en semelle dans l’huile, ni trop gros, comme ça on peut les manger en une bouchée.

Elle essuya le couteau avec soin, le glissa dans son fourreau et le rangea dans l’un des deux grands sacs de sport.

— Tu veux des chips ? sinon je les range, on va bientôt manquer de place.

Alex secoua la tête et la regarda déverser le reste des chips dans leur paquet d’origine avant de passer un coup d’essuie sur les assiettes qu’elle empila et rangea avec le reste du matériel dans le fourre-tout. Il avait l’impression bizarre d’être désincarné, comme s’il observait la scène au-travers d’un écran. Les coussins, les photophores, la fondue en plein cimetière, tout ça n’avait aucun sens ! Son cerveau luttait contre les informations contradictoires qui lui parvenaient par paquets entiers et qu’il ne savait comment aborder. Il était déstabilisé, troublé, limite désorienté, mais sans que ça soit vraiment désagréable. Elle avait éveillé sa curiosité.

— Comment tu peux rendre visite à ton arrière-grand-père si…

Il n’acheva pas la question. Il n’en avait pas besoin. Il devait bien commencer quelque part. Margaux, toujours affairée, eut un petit rire qui se perdit derrière l’écran de ses cheveux. Elle les avait pourtant relevés en chignon quelques minutes plus tôt, mais les mèches, trop lourdes, indisciplinées, s’échappaient dans tous les sens et lui retombaient sur les yeux et la nuque. Il ne sut pas pourquoi, mais, à cet instant, il pensa que ça lui allait bien.

— C’est une longue histoire. Un délire quand je suis arrivée ici.

Il rassembla quelques coussins, s’adossa à au socle de la statue et grimaça à la fois d’aise et de douleur en dépliant ses jambes. Harponna un toast au foie gras. Il n’en avait plus mangé depuis Noël dernier, trop cher pour ses finances d’étudiant. Encore quelque chose à tirer au clair avec elle.

— Ça tombe bien, j’ai tout mon temps.

Elle fit la moue, se tordit la bouche d’un côté, puis de l’autre, indécise, vérifia le niveau d’huile, prit une longue inspiration et se lança.

— La plupart des étudiants emménagent juste avant le début des cours, style le premier ou deuxième weekend de septembre. Pas moi. J’ai débarqué avec armes et bagages le 1er août. Je voulais « sentir » la ville, apprendre son rythme, tu vois. Me faire une idée de ce que c’était avant l’invasion et le chaos. Prendre mes repères.

Elle avait haussé les épaules sur la dernière phrase et pincé les lèvres dans une mimique un peu enfantine qui renvoya un instant le reflet de la gamine qu’elle avait dû être.

— J’ai fait le tour de la nouveauté en quelques jours. Les tavernes et les dürümeries[2], c’est sympa, mais quand t’en as fait une, tu les as toutes faites. Et vu que c’est un peu le modèle commercial du quartier…J’ai bien tenté le club, mais là aussi l’offre s’est très vite réduite à peau de chagrin. Ne restait plus que le cimetière.

Elle s’interrompit et plongea un morceau de viande pour monitorer la fondue.

— C’est bientôt prêt, annonça-t-elle en déposant sur son assiette le morceau cuit. Ça ne frétille pas encore, mais ça ne va pas tarder.

Elle avait entretemps sorti un plat tupperware et un long thermos oblong qu’elle disposa sur la table. Une rangée de sauce complétait l’arrangement.

— Perso, je ne mange que de la mayonnaise et un peu de cocktail, mais je ne savais pas ce que tu préférais alors j’ai pris l’assortiment complet.

Elle testa une nouvelle fois l’huile et, s’estimant satisfaite, l’invita à passer à table. Il s’exécuta sans se faire prier. Les odeurs de friture agissaient chez lui comme des sillons de famine qui se creusaient dans son estomac et il ne restait plus de foie gras pour le faire patienter. Il jeta son dévolu sur les piques à pointe rouge et empala quelques cubes de viande qu’il balança droit dans l’huile chuintante. Il négligea le tupperware qui ne contenait que de la salade et quelques radis et s’empara du thermos.

— Ce sont des patates, le renseigna Margaux qui se démenait entre sommelier et bouteille de vin. C’était pour les garder au chaud.

Alex considéra la jeune femme d’un regard blanc, glissa sur le thermos qu’il tenait en main et, pour la première fois de la soirée, céda à l’hilarité. En face de lui, Margaux redressa la tête et esquissa un sourire circonspect.

— Qu’est-ce qu’il y a de drôle ?

Il secoua la tête, se râcla la gorge pour récupérer un peu de sérieux, dévissa la tête du thermos et fit glisser une pomme de terre sur son assiette. Le tubercule était encore fumant, enrobé de sa peau qui se décollait en lambeaux. Dans l’huile, les morceaux de viande finissaient de cuire. Il les transféra à côté du légume et les remplaça en quelques coups de brochette dans le plat avant de revenir à Margaux qui piquetait dans son assiette sans le quitter des yeux. Ils mangèrent en silence, affamés. De temps à autres, il levait les yeux et croisait le regard de la jeune femme. Ils se souriaient et replongeaient dans le repas. Elle ne le harcelait pas de question, ne tentait pas de briser le silence à tout prix. Il trouva ça reposant. Enfin, la faim céda à la curiosité et Alex se recula pour se carrer dans les coussins, les yeux rosses et le sourire de guingois. Il était temps de reprendre l’histoire.

— J’attends la suite.

Elle plissa les yeux, perplexe et il balaya le terrain alentour d’un large mouvement du bras. Elle feignit l’exaspération et leva les yeux au ciel.

— Flûte ! je pensais y échapper. Encore un peu de vin ?

Alex secoua la tête, ils avaient déjà éclusé une bouteille et demi, mais elle avait déjà rempli les deux verres et rangé le nouveau cadavre dans le sac.

— Le premier jour, j’ai juste traîné dans les allées. J’ai regardé les noms, les vieilles photos incrustées dans les tombes, j’ai imaginé les vies de tous ces gens enterrés depuis longtemps. Quoique, pour certains, pas besoin d’imaginer, elles sont de notoriété publique. Tu savais que toutes les grandes personnalités belges, ou presque, sont enterrées ici ? Jules Bordet, Ernest Solvay, Camille Lemonnier, Victor Horta, Charles De Coster, le Baron Empain et j’en passe. Que du beau monde ! Puis je suis arrivée ici, près du carré militaire.

Elle suspendit son histoire le temps de délester son assiette d’un morceau de viande qui refroidissait et qu’elle engloutit presque tout rond, sans mâcher.

— Je te présente Honoré Lelièvre, dit-elle en tendant le bras vers les haies du reposoir des martyres. Troisième rangée, quinzième tombe. Né à Tourinnes-Saint-Lambert le vingt-sept octobre mille huit cent nonante-cinq. Engagé volontaire le 1er août mille neuf cent quatorze. Soldat au vingt-et-unième régiment de ligne. Tombé sous les balles allemandes à Maldegem le trente-et-un octobre mille neuf cent dix-huit. Douze jours avant le cessez-le-feu. Il venait de fêter son vingt-troisième anniversaire. J’ai fait mes recherches.

Son visage s’était assombri et elle avait perdu toute lueur dans les yeux. Alex tiqua, troublé par ce changement soudain de comportement, mais se résolut à attendre que le nuage passe. Il avait ses dernières brochettes qu’il fallait sortir de l’huile tiédissante. Face à lui, Margaux, maussade, croquait une feuille de salade.

— Je trouvais ça triste, embraya-t-elle d’une voix amère. Tenir quatre ans dans les tranchées pour finir comme ça, à la veille de l’armistice. Si loin de chez lui. Il était trop jeune pour avoir été marié, mais peut-être qu’il avait une fiancée qui l’attendait, dans son village. Ou une sœur. Sa mère. On n’a même pas pris la peine de ramener son corps, on l’a enterré ici, sans autre forme de procès. Qui sait si les siens ont jamais su où il avait été enseveli ? s’ils sont jamais venus lui rendre visite ?

Elle leva les yeux et il vit des larmes qui dansaient au fond de ses pupilles. Pourtant, elle souriait et dans sa voix revenaient les inflexions chaudes et rauques qui l’avaient séduit.

— Ma grand-mère maternelle s’appelle Rosa Lelièvre. Honoré aurait pu être mon arrière-grand-père. Ou un arrière-grand-oncle. On a déjà un vétéran de la grande guerre, dans la famille, du côté paternel, ajouter un héros mort au combat de l’autre, je trouve que ça complète plutôt bien le tableau, non ? J’ouvre la dernière bouteille ?

Les larmes s’étaient taries d’elles-mêmes et elle arborait à présent le même rictus puéril que tout à l’heure, mi- moqueur mi- insouciant. Il hocha la tête et tendit son verre.

— J’ai commencé à venir chaque jour, continua-t-elle. J’ai nettoyé la pierre et j’ai fleuri la tombe. Je lui ai inventé une vie. Il avait une fiancée, avant la guerre. Une fille du village voisin. Emma. Ils devaient se marier à l’été mille neuf cent quinze, mais la guerre a tout bouleversé, etc. Je lui ai raconté son deuil, la vie après la guerre et tout ce qu’il a raté. Mon manège a fini par attirer l’attention de l’équipe d’entretien.

Alex avait les yeux rivés sur elle, fasciné malgré lui par l’histoire qu’elle lui racontait, incapable de démêler le vrai du faux, pour autant qu’il y en ait. Elle avait tendu la main, coupé l’arrivée de gaz, éteignant le réchaud sur lequel se mourait le caquelon à fondue, et rassemblait d’une main sûre les reliefs du repas qui retournèrent dans l’énorme sac fourre-tout qu’elle avait apporté.

— Ils tendaient l’oreille en passant près de la tombe, ces petits curieux, et profitaient donc de pans entiers de « l’histoire familiale » que j’inventais au fur et à mesure de mes visites. Ils auraient pu me prendre pour une folle. Parler avec un mort, quelle drôle d’idée, n’est-ce pas ?

Elle étouffa un gloussement satisfait où résonnait encore cet étrange feulement.

— Mais apparemment, c’est plus répandu que ce que je pensais. Les gens ont besoin qu’on les écoute, je suppose, et un mort, ça risque pas des masses d’interrompre le fil. Bref, il n’a pas fallu longtemps pour que les chroniques de la famille Lelièvre deviennent la coqueluche de ces messieurs. Finies la discrétion et l’air-que-rien, ils venaient s’installer tout autour à gratouiller et chipoter les tombes militaires sitôt que j’arrivais, histoire d’être au premier rang pour l’anecdote du jour. Certains ont même commencé à poser des questions, demander des éclaircissements. Ça les passionnait, ce roman-fleuve familial.

Elle avait fait disparaître caquelon et réchaud en parlant, lesquels refroidissaient un peu plus loin, aux pieds d’un banc, et s’attelait à démonter la table basse.

— Il ont tiré une de ces têtes quand j’ai avoué avoir tout inventé ! Ils y croyaient dur comme fer, les mecs !

Elle explosa de rire. Un éclat brut et soudain qui résonna au milieu des tombes dans un rakatak de mitraillette, joyeux et décomplexé, et fit tressaillir Alex. Elle passait du rire aux larmes et inversément sans transition, avec l’aisance de ceux qui n’ont honte ni de qui ils sont ni de ce qu’ils éprouvent, par provocation ou pure sincérité. Il la regarda rire, l’accompagna même un moment, contaminé par sa bonne humeur, patienta tandis que son enthousiasme se tarissait et qu’elle reprenait son souffle, puis son sérieux, avant de replier le reste du matériel. Son côté fantasque, extraverti, impudique, le fascinait. Son sourire tordu et imparfait, qui se retroussait par endroits, le fascinait. Les jeux de lumières qui dansaient sur son visage, ses humeurs changeantes, mouvantes et imprévisibles, le fascinaient. Il se demanda le temps qu’il faudrait pour les dénombrer toutes. Tenta de compter celles qu’il avait déjà vues, ce jour-là, autour du kicker, puis au Delhaize. S’avoua bientôt que c’était la première fois qu’il la regardait vraiment.

— Et c’est comme ça que j’ai eu les clés, acheva-t-elle sur un petit rire en venant se caler près de lui contre le socle de la statue.

Il avait dû rêvasser un peu trop longtemps. La table avait disparu, le réchaud et son caquelon avaient été escamotés, les sacs étaient alignés bien droit à quelques mètres d’eux, sur l’allée et la couverture sur laquelle ils s’étaient assis avait pris des allures de couche de plein air.  En plus, il avait raté le fin mot de l’histoire. Il n’osa cependant rien dire et se tourna vers elle avec un sourire qu’il espérait adéquat, mais qu’il sentit virer à l’attendri quand il croisa son regard. Tout compte fait, elle avait eu raison. Ils étaient bien, là, enrobés à deux dans un cocon de couettes et de coussins, seuls au monde dans ce cimetière où seuls le claquement du drapeau derrière eux, le vent dans les haies et les hululements d’un hibou dans les arbres rythmaient la nuit.  Il réalisa cela devait faire plus d’une heure que sa première pensée n’était plus de la baiser. Il n’aima pas ça et plongea le nez dans son verre de vin qu’il descendit d’une gorgée. Margaux, à côté de lui, s’était allongée et jouait avec le verre d’une main distraite, les yeux perdus dans le ciel.

— C’est dommage, murmura-t-elle. On ne voit pas les étoiles, ce soir. Il y a trop de nuages.

Elle lui jeta un regard de biais et poussa un long soupir boudeur.

— Tu ne parles pas des masses, dis donc. Beaucoup moins drôle que ce que j’espérais. Dire que j’avais parié que tu me sauterais dessus avant le dîner !

De nouveau cette transparence déstabilisante. Elle n’avait décidément pas froid aux yeux. Il haussa les épaules.

— C’est de ta faute, aussi. Ramener les gens dans un cimetière !

Elle se resserra près de lui, se glissa sous sa couette par un coin laissé libre et ajouta la sienne en couche supplémentaire. Il la laissa faire, perplexe et intrigué tandis qu’elle se coulait par-dessus lui, à califourchon, et ramenait autour de ses épaules les pans des deux couettes. Son visage était à quelques centimètres du sien et il sentait le poids de son corps reposer sur ses hanches.

— Mouais ! Moi, je dirais plutôt que monsieur se la joue grande gueule, mais dès qu’il s’agit de passer à l’action, on s’affiche aux abonnés absents. Un grand garçon musclé comme toi…

Elle pouvait se foutre de sa gueule, le narguer tant qu’il lui plaisait, il se sentait peu à peu revenir en terrain connu. On sortait enfin de la romance, même s’il ne savait pas où elle voulait en venir. Ni si elle voulait vraiment y venir.

— Ta gueule, gronda-t-il, mais l’insulte se perdait déjà dans un sourire et elle rétablit son assiette sans le quitter des yeux.

Elle avait à peine bougé, mais il sentit la pression sur son bassin se préciser et sa réaction fut immédiate. Margaux haussa un sourcil railleur.

— Oh, on dirait qu’il y a de la vie, malgré tout. Mais, malgré ça, tu restes timide, que se passe-t-il ? on a peur de la demoiselle ?

Il voulut rétorquer, mais se ravisa. Oui, elle avait peut-être bien raison. Il avait peur. Peur qu’elle se débine au dernier moment, qu’elle change d’avis et lui file entre les pattes. Elle en était capable. Il se devait néanmoins de respecter le personnage, aussi se redressa-t-il en lui prenant les fesses à pleines mains. Il les sentait fermes, mais pouvait tout aussi bien se tromper. Le jean est un tissu trompeur.

— On est en plein mois de novembre, tu espères quoi, au juste ? qu’on s’envoie en l’air par trois degrés celsius ? On se gèle les miches, ici !

— Voyez-vous ça, Monsieur est frileux !

Elle se passa la main dans le dos, sous le pull, puis, d’un geste rapide, se débarrassa des couches qui la couvraient. Elle frissonna et se rejeta en arrière, tendant les pointes durcies de ses seins vers lui. Impudique. Exigeante.

— Ça te réchauffe un peu ?

Il ne répondit pas. Se contenta de la renverser sur la couverture et ramena les couettes sur eux deux.

À l’exception d’une ou deux passes à la hussarde dans les toilettes d’un club avec son ex, pour rigoler, l’horizon sexuel d’Alex était resté confiné à l’intimité d’une chambre, entre soupirs et chuchotements, pour ne pas attirer l’attention des parents à l’étage du dessous. Ne pas déranger les voisins de palier. Ne pas s’attirer les moqueries des colocataires. Ne biffer aucune mention inutile. Lui qui n’avait jamais tenté le sexe en plein air trouva l’expérience libératrice.

— Qui veux-tu qui nous entende, ici ? avait raillé Margaux quand il lui avait tendu un coussin pour étouffer ses gémissements.

Elle prenait un plaisir évident à s’entendre crier et, à l’inverse des filles qu’il avait rencontrées jusque-là, n’éprouvait aucun complexe à manier un vocabulaire parfois cru ou ordurier qui, au premier mot, lui foudroya le bas-ventre et faillit déclencher sur-le-champ la fin des hostilités. Il dut faire un effort colossal pour conserver son sang-froid et garder la cadence. Il voulait en profiter au maximum, d’autant plus que son ardeur était aussi libre que sa langue. Son instinct ne l’avait pas trompé : cette fille était le sexe fait femme. Sans tabous ni carcans, elle profitait de son corps et de ses sens avec une candeur égale à celle dont elle exprimait ses émotions. Elle prenait, donnait, participait et dirigeait tour à tour, sans se soucier des formes ou des convenances. C’était naturel, désinhibé et ça coulait de source. Il trouva ça à la fois rafraîchissant et déstabilisant. Plutôt l’un que l’autre, au final.

— On y va ?

Ils étaient allongés et profitaient d’une pause bien méritée après l’effort. Alex fumait une cigarette dont Margaux venait de temps à autre quémander une bouffée. Elle avait remonté sur eux les couettes rejetées plus tôt dans le feu de l’action. Là encore, elle avait eu raison. Le froid ne l’avait pas dérangé.

Elle avait posé la question d’une voix impatiente, comme agacée, pressée d’en finir. L’humeur changeait à nouveau et elle la livrait comme toujours brut de décoffrage.

— Où ça ?

— À la maison. Chez toi, chez moi, chacun chez soi. Comme tu veux. Tu peux m’accompagner, si tu veux. Mes colocs ont organisé une petite fête avec quelques amis.

Elle avait déjà rassemblé ses vêtements et gigotait sous la couette pour se rhabiller. Alex était pris de court. Elle bousculait tous les codes et lui prenait son rôle. Il aurait dû être celui qui prenait les devants. C’était lui qui aurait dû sonner l’heure de la retraite. Faire tomber le rideau sur la représentation. Sonner la cloche de la dernière tournée. C’était sympa, merci, à la prochaine. Là, il trottinait derrière elle, toujours à la traîne d’une guerre. Il aurait pu trouver ça agréable, pas besoin de se creuser la tête pour se défiler avec élégance ou se sentir obligé de passer la nuit dans une position inconfortable, mais contre toute attente, la situation l’ulcérait et il était en panique. Il enfila slip, chaussettes et jeans en silence. Il grelottait, soudain conscient du thermomètre qui frôlait le point de gelée et des bourrasques du Nord qui lui lacéraient la peau, mais il se refusa, par un brusque sursaut d’orgueil, à la rejoindre sous l’abri de fortune des couvertures. Il songea à inventer une excuse de passage pour l’envoyer paître et rentrer chez lui. Se ravisa à temps. Il valait mieux que ça, mieux que cette réaction mesquine. Il serait élégant et la raccompagnerait au moins jusqu’à sa porte, ne fut-ce que pour la remercier du dîner et, surtout, du dessert qu’elle lui avait offert. C’était la moindre des choses. Ça lui donnerait peut-être envie de remettre le couvert, qui sait ? Après tout, si elle n’était pas girlfriend material à ses yeux, il ne rechignerait pas à la sauter, à l’occasion. Ils pourraient peut-être retenter l’expérience cimetière au retour des beaux jours, maintenant qu’il y avait pris goût.

— OK, répondit-il, et ça résuma toutes ses pensées.

Margaux louait un appartement Avenue des Phalènes avec deux autres personnes, lui expliqua-t-elle en chemin. Maarten et Kimi. Un homme et une femme. Alex s’était proposé pour porter seul tous les sacs, mais elle avait insisté pour qu’ils partagent les tâches et il se retrouvait donc à convoyer deux sacs de sport tandis qu’elle véhiculait couettes et coussins dans un sac de randonnée harnaché à ses épaules. Heureusement, parce que les sacs pesaient une tonne. Chacun.

— Tu verras, ils sont super sympas, avait-elle dit.

De fait, tout le voisinage devait être plutôt arrangeant parce que des bribes de rires et de musique leur parvinrent aux oreilles alors qu’ils étaient encore dans l’Avenue Général Dossin, séparés de leur destination par l’Avenue Depage.

— T’es sûre que ce n’est pas un bal, ta soirée entre potes ?

Margaux éclata de rire.

— Tu comprends mieux pourquoi on s’est retrouvés au cimetière, du coup ? L’un dans l’autre, c’était encore ce qu’il y avait de plus approprié pour un premier rendez-vous, non ?

Premier ? Il tiqua et baissa la tête sur un sourire. Les sacs lui parurent plus léger.

Malgré son nom, l’Avenue des Phalènes était une toute petite ruelle bordée de part et d’autre d’une rangée de platanes qui formait un écran naturel entre la rue et les maisons. Margaux habitait l’un des premiers immeubles, un colosse art déco à la lourde porte de fonte et de verre qui grinça de douleur lorsqu’elle la bascula sur ses gonds. La musique filtrait aussi jusqu’ici, se répercutant en sourdine contre les murs de marbre du hall.

— C’est au sixième. Je te préviens, l’ascenseur est tout rikiki et un peu capricieux.

Il la suivit sans broncher jusqu’à un minuscule monte-charge, à peine plus grand qu’un placard, et protégé par deux portes accordéons qui, une fois ouvertes, permettaient à peine à une personne de se glisser à l’intérieur. Alex y déposa les sacs et se préparait à partir quand Margaux passa un bras à l’intérieur, appuya sur le bouton du sixième et referma les portes de l’ascenseur sur lui.

— On fait la course ? le défia-t-elle d’un air joyeux avant de s’élancer dans les escaliers.

Elle l’avait devancé d’un bon étage et reprenait son souffle quand il arriva enfin à sa hauteur. Ses joues étaient rouges, des cheveux s’échappaient par mèches entières du chignon qu’elle avait recomposé et la sueur perlait à son front. Ça lui rappela leurs ébats. Il la trouva belle et, mû par une envie spontanée, se pencha vers elle pour l’embrasser. Elle se moula contre lui et ils restèrent un long moment accrochés l’un à l’autre. Enfin, il la relâcha et elle s’avança dans le hall, le sac de randonnée dans les bras.

— Dépose le reste dans l’entrée et va te servir à boire, dit-elle en lui montrant la cuisine où une montagne de bouteilles vides s’amoncelait sous l’évier et dans les poubelles. J’arrive dans cinq minutes.

Elle disparut, happée par le courant des convives qui l’emportèrent vers l’arrière de l’appartement. Il était trop tard pour tenter de la retrouver dans cette marée humaine. Alex rangea les sacs dans un coin de l’entrée, près d’un vieux guéridon, à l’abri du passage et, après quelques secondes d’hésitation, s’aventura dans la cuisine. Des plats s’accumulaient sur les plans de travail, encore à moitié remplis de chips et crudités. Il prit un gressin et le plongea dans un bol de hummus. Il n’avait pas vraiment faim, occupait juste le temps en attendant le retour de Margaux. Quelques personnes entrèrent dans la cuisine en riant, lui jetèrent un regard indifférent, se précipitèrent sur le frigo et repartirent aussi vite vers le salon, boissons fraîches à la main. Il hésita. Il avait vu des rangées de bières sur l’une des étagères, mais il éprouvait des scrupules à fouiller dans les meubles des autres. Elle lui avait pourtant dit de se servir à boire. De faire comme chez lui. Il haussa les épaules et ouvrit la porte de l’appareil.

— Hey, mec, prends m’en une aussi, tu veux ?

Alex tourna la tête et grimaça en reconnaissant le gars qui s’appuyait contre le chambranle. Le barman de l’autre fois. Il aurait dû s’en douter. Elle avait dit que c’était un pote. Contrarié, il traversa pourtant la pièce avec les deux bouteilles.

— T’as de quoi les ouvrir ?

L’autre fouilla ses poches en grommelant. Il avait le regard flou de celui qui avait déjà trop bu. Alex leva les yeux au ciel, mais l’autre laissa échapper un grognement de victoire, sortit un briquet de sa poche et fit sauter les capsules d’un geste sûr.

— Santé, fieu !

Il chancela un peu et plissa les yeux pour mieux voir Alex.

— Hey, mais c’est Don Juan du Kicker !

Alex serra les dents sans répondre. Si tous les potes de Margaux étaient aussi crétins que ce lourdaud, il ne risquait pas de faire de vieux os dans cette soirée.

— T’es là pour Margaux, je suppose, continuait l’autre d’une voix pâteuse. T’as envie de te la faire, hein ?

Alex fit un pas vers la sortie, bien décidé à l’ignorer, mais le barman le retint par le bras.

— T’es pas le seul, mec, lui souffla-t-il et son haleine empestait la bière. La moitié des gars ici veulent se la farcir. Les autres, eux, y sont déjà passés et lui font de la pub.

Il explosa de rire et tituba davantage, s’agrippant à l’épaule du jeune homme pour conserver l’équilibre.

— Tu ferais mieux d’aller dormir, tu racontes n’importe quoi.

Alex avait parlé d’une voix sèche et ses yeux avaient viré au kaki sous l’effet de la colère. Mais l’autre était trop loin pour s’en rendre compte et enchaînait sur le ton de la confidence.

— Nan, j’te jure. T’as qu’à demander autour de toi. Y’en a deux trois ici qui pourraient te raconter de ces trucs. Paraît qu’elle a un endroit de prédilection, un truc bizarre, un peu morbide, même, mais la meuf est un tel coup d’enfer que les gars s’en foutent. À t’en faire péter les couilles, mon vieux.

Alex se raidit. Il avait reçu le coup droit dans l’estomac et il ne savait plus ce qui gagnait sur l’autre, de la colère ou du dégoût. Quel con ! Dire qu’il avait failli s’y laisser prendre. L’autre se recula. Il avait surpris le changement sur le visage du garçon et un éclair de lucidité traversa les brumes d’alcool.

— No way! Elle t’a fait le coup du cimetière, à toi aussi ?! Putain, Maarten va péter un câble. Elle lui avait promis de ne plus recommencer !

Alex eut soudain envie de frapper dans quelque chose. Ou quelqu’un. Mais frapper. Evacuer cette rage qui le submergeait et pulsait dans ses veines en grandes vagues de flammes qui consumaient tout sur leur passage. Il se sentait trahi. Sali. Le souvenir de leur soirée était irrémédiablement souillé. Il n’aurait jamais dû monter jusqu’ici. Il le savait. C’était juste un plan cul. Ça n’avait jamais été autre chose. Ça ne pouvait pas ! Il se dégagea d’un coup d’épaule et fonça vers la sortie. Il avait les mâchoires serrées à s’en broyer les dents.

Il la croisa dans l’entrée, elle s’était changée et avait troqué un petit top sans bretelles contre le pull informe qu’elle portait plus tôt. Elle lui lança un sourire étincelant qui disparut quand elle croisa son regard.

— Alex ? qu’est-ce qu’il y a ?

Elle jeta un coup d’œil dans la cuisine. Le barman, les fesses posées contre la table pour l’empêcher de tomber, lui adressa quelques gestes explicites et un clin d’œil entendu. Son visage prit soudain un teint de terre.

— Alex, je…

Il ne la laissa pas achever et, sans réfléchir, lui asséna une gifle qui l’envoya valser contre le mur de l’entrée. Elle percuta le chambranle et glissa par terre.

C’est là qu’il comprit qu’il avait tout fait foirer.

Il s’enfuit dans l’escalier.

[1] Jass – soldat belge de la grande guerre (14-18)

[2] Dürümerie : snack kebab en Belgique

2 réponses à “9. Un Homme d’Exception

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