8. Trainspotting

Il m’a fallu un temps pour percuter. Je m’étais abattue comme une masse, la veille, trop épuisée pour défaire mes valises ou prendre le temps de découvrir mon nouvel univers. Je n’avais même pas pris la peine d’allumer les lumières et j’avais fait à tâtons les quelques mètres qui séparaient le petit hall d’entrée du lit qui trônait au centre de la pièce. Un king size. Rhaa lovely. Pour la première fois depuis longtemps, j’ai dormi d’une traite, sans rêves, aussi, quand je me suis réveillée, je n’ai pas tout de suite reconnu l’endroit. Toute embrumée de sommeil, je me croyais encore dans mon appartement de Saint-Josse-ten-Noode. Quel stress quand j’ai ouvert les yeux sur une chambre certes fonctionnelle, mais tout à fait inconnue ! Mon cœur en a raté plusieurs battements et il a du pas mal tricoter pour récupérer son rythme. Je le sentais se débattre avec ses ventricules, comme s’ils se prenaient tous les pattes les uns dans les autres et que ça chahutait sec contre mes côtes pour récupérer un peu d’ordre. Ça m’a fait un mal de chien. Enfin, j’ai pu reprendre mes esprits et reconnecter les pièces du puzzle : ma mère et ses menaces, ma fugue éperdue, le tram au hasard, le fritkot et, enfin, Le Mercure, deux cents mètres plus loin, après le boulevard. De l’autre côté des rails de chemin de fer. J’ai juste de quoi me permettre de tenir une semaine, deux tout au plus, et encore, en rationnant sur le confort. Vingt-six mètres carrés. Ce n’est pas Byzance, mais mieux qu’une caisse en carton sous les ponts, et puis, ça me donnera le temps de me retourner. J’ai fait les comptes, mon loyer du mois y passera. C’est ma proprio qui va gueuler, quand elle ne verra pas le pognon arriver le quinze du mois. Qu’elle aille se faire foutre, elle n’avait qu’à pas comploter avec ma mère. Elles savent si bien s’arranger, toutes les deux. Eh bien qu’elles arrangent ça aussi ! C’est leur problème, maintenant.

J’ai refusé de prendre l’option buffet-petit déjeuner. Trop cher. Inutile. Mais j’étais repue quand j’ai réservé la chambre, j’avais une mitraillette dans le ventre qui me tenait bien chaud et gardait la faim à distance. Là, tout de suite, au réveil, je ne suis plus si sûre d’avoir fait le bon choix. Surtout que le mauvais café soluble offert par la direction, et que je viens de me préparer, commence à faire son effet. Ça fait glouglou dans mon estomac, lequel apprécie fort peu la facétie et se rebiffe. Ça grimace, ça grince, ça chipote, ça grogne, ça se contorsionne. Bref, ça fait un tapin de tous les diables, là-dedans, et je me retrouve vite pliée en deux sur la lunette des toilettes, à attendre que mes organes se mettent d’accord sur la procédure à suivre. Faut faire de la place, là-dedans. Ça bouchonne, les mecs, faut évacuer les restes de mitraillette. Ça pousse un peu par ici, ça se tord un peu par-là et…patatras !

Je n’ose pas regarder, même si tout compte fait, je me sens assez fière de l’exploit. En un coup, j’ai dû perdre cinq kilos. La faïence a failli en craquer. Pas sûre que ça n’ait pas fait trembler l’aiguille, à Uccle, d’ailleurs : y’avait du potentiel sismique.

Je tire la chasse et passe sous la douche. Le jet d’eau chaude me fait un bien fou. Je suis courbaturée de partout et c’est seulement maintenant que je m’en rends compte. Mes épaules, surtout, me font subir un enfer constant. Ça me remonte jusque dans la nuque. Ça va dégénérer en torticolis si je n’y prends pas garde, cette histoire, alors je reste longtemps sous la douche. Tant pis pour la planète. Ce n’est pas pour une fois.

La réception est déserte quand j’émerge de l’ascenseur. On est loin de la ruche vrombissante du centre-ville, dans cette cambrousse. Soupir. Bruxelles me manque déjà. Je fais quelques pas et j’aperçois le haut du crâne de la préposée, cachée derrière le comptoir. Assise, elle est presque invisible. Occupée à feuilleter un magazine en attendant que la journée se passe. La bonne planque. Je me hausse sur la pointe des pieds pour pouvoir m’accouder et me râcle la gorge. Le code universel du client qui signale sa présence. La fille escamote son papelard avec l’agilité d’une prestidigitatrice, à tel point que je me vérifie l’arrière de l’oreille, au cas où il ressurgirait sans crier gare.

— Bonjour, bienvenue à l’hôtel Mercure. En quoi puis-je vous aider ?

Je ne sais pas s’ils leur font répéter le texte avant de les engager, mais ça pourrait être utile parce que son petit discours a beau être souriant, ça manque de conviction. Je laisse passer. Je suis là pour deux semaines, je n’ai pas intérêt à me mettre le personnel à dos tout de suite. Je plonge mes yeux droits dans ceux de la fille et lui décoche mon plus beau sourire.

— On est loin du centre-ville ?

Avec la même agilité que tout à l’heure, elle fait apparaître un plan de sous le comptoir. Je jette un coup d’œil aux manches de sa chemise et fronce les sourcils. Impossible qu’elle l’ait planqué là tout ce temps. Elle n’a rien remarqué de mes observations et indique déjà plusieurs points sur la carte.

— Là, c’est l’hôtel et là, là et là, vous avez les arrêts du tram et le dépôt des bus. Vous pouvez aussi prendre le train, il vous déposera directement en plein centre.

Je baisse les yeux et scanne le plan en diagonale. Il faut que je me situe. J’avise enfin une large portion verte dans un coin, plisse des yeux pour déchiffrer les lettres minuscules et constate avec surprise qu’il s’agit du Cinquantenaire. Je suis toujours à Bruxelles !

— Comptez à peu près une dizaine de minutes en train et un peu moins d’une demi-heure en tram, ânonne ma guide improvisée qui, aussi monocorde que soit son interprétation, ne saute pas une ligne de son texte.

Je ne l’écoute plus, tout entière à l’analyse – à l’envers ! – de ce satané plan. Je suis donc à Evere. Pas vraiment la commune la plus passionnante de la capitale. Laeken a sa famille royale, Uccle ses péteux, Anderlecht son équipe de foot, Forest sa salle de concert, Schaerbeek ses halles, Watermael-Boitsfort sa forêt de Soignes, les deux Woluwé se partagent les aristos, Saint-Gilles les repris de justice, Ixelles les étudiants, Auderghem et Etterbeek les expats européens, Berchem et Ganshoren les flamingants[1], Koekelberg la Basilique, Jette l’UZ[2], jusqu’à Molenbeek qui s’est construit une petite réputation d’académie terroriste. Même Saint-Josse a été chantée, par Brel et Bénabar, rien que ça. Evere, elle, que dalle. C’est la commune oubliée, celle dont personne ne voulait. Le Caliméro de la bande. Même l’OTAN a décliné l’invitation. Il a préféré s’installer à un jet de pierre, direct chez les flamands. C’est dire à quel point les Everois doivent être assommants.

Le silence est retombé sur le lounge. Je n’ai pas dû m’en rendre compte tout de suite parce que c’est au tour de la réceptionniste de se râcler la gorge. Sauf que, chez elle, ça sonne comme un couinement de souris. Je lève la tête et croise ses pupilles en forme de points d’interrogation.

— Vous êtes ici pour du tourisme ?

A son sourire un peu forcé, je devine qu’elle a déjà posé la question et qu’elle n’en a rien à foutre de la réponse que je vais lui donner. Elle joue son rôle avec juste ce qu’il faut d’indifférence pour que je comprenne que je la fais chier et qu’elle préférerait retourner à son magazine plutôt que s’occuper de moi, mais pas assez pour paraître impertinente. Une vraie pro.

— Pas tout à fait, réponds-je avant d’embrayer sur un sujet moins glissant. C’est plutôt calme, aujourd’hui, dites-moi.

Il m’a fallu du temps pour trouver la bonne tournure parce que calme, c’est un sacré euphémisme. Depuis que je suis arrivée, il n’y a pas eu un chat qui a traversé le hall et le téléphone est resté bien sagement posé sur son socle. Jamais vu ça de ma vie. On se croirait dans un Bed & Breakfast au fin fond de la Gaume, pas dans l’un des fleurons de l’industrie hôtelière.

La fille me regarde d’un air surpris, elle roule des yeux, un coup à droite, un autre à gauche, comme si elle cherchait du renfort et bredouille, embarrassée.

— C’est que…c’est un jour férié.

Ah. Merde. C’est vrai. Onze novembre, l’armistice, j’avais complètement oublié. Et moi qui comptais lui demander où je pouvais trouver une téléboutique pour acheter une nouvelle carte SIM, j’ai l’air marron. C’est bien la peine d’hésiter entre Proximus, Base, Orange et SFR, ils sont tous fermés. La compétition s’arrête là où commence la grâce matinée.

C’est le moment que choisit mon ventre pour se rappeler à mon bon souvenir. Bruitages compris. La préposée se précipite sur l’occasion :

— Le buffet est encore ouvert si vous désirez…

Elle n’achève pas sa phrase, j’ai déjà secoué la tête. À vingt euros le café-croissant, non merci.

— Je comptais sortir. Je peux vous emprunter votre plan ?

Traduction : Je trouverai toujours bien une boulangerie ou une épicerie turque dans le coin, même si je dois crapahuter pendant une heure. La fille s’incline et me tend une brochure en A4 plastifié où figure une réplique miniature de la carte. Elle a entouré au gros stiff[3] bleu le point indiquant la position de l’hôtel. Je ne l’ai pas vue faire. Elle m’épate.

— Les transports en commun sont de ce côté, fait-elle d’un geste du bras gauche. Bonne promenade !

Sous le soleil, même gris, le décor a une tout autre allure. C’est somme toute beaucoup plus urbain que ce que je pensais, sans arriver à la cheville de mon centre-ville adoré. C’est passable. Par chance, l’énorme masse de l’OTAN rattrape l’ensemble. Le nouveau, celui qu’on dit modelé sur deux mains entrecroisées, symbole de l’alliance des pays. Je ne l’avais jamais vu de près. L’ancien lui fait face. Il a bien piètre allure, tout écrasé devant les courbes élancés et la structure ultra-moderne du nouvel état-major. On dirait qu’il rampe, gros cancrelat de béton dans sa cage de barbelés. J’en frémis de dégoût.

Je ne m’attarde pas longtemps sur place parce que tout mon corps me hurle de lui filer de la bouffe. J’ai vu l’enseigne d’un Quick en passant et j’ai d’ores et déjà décidé de sauter le petit déjeuner pour passer tout de go sur le plat de résistance : menu maxi Giant, sauce frites, Nestea, plus un King Fish et un Chicken Filet seuls. Gros gavage en perspective. Je suis affamée.

Je décide de prendre la commande à emporter. Quelques gargouillis bizarres dans mon ventre et une sensation de fuite viennent enfin de connecter les symptômes que j’ai ignorés : j’ai mes règles. Manquait plus que ça.

— Ça prendra quatre minutes trente pour la préparation, m’informe l’employée qui encaisse mon argent à toute vitesse avant de disparaître à l’arrière.

Je n’ai même pas eu le temps de lui demander où se trouvaient leurs toilettes et je reste là, devant le comptoir, la bouche ouverte comme un poisson, sans savoir quoi faire, la question toujours en suspens au bout de mes lèvres. Je balaye l’endroit d’un rapide coup de scan, en vain. Je ne vois rien qui ressemble de près ou de loin à une porte, un panneau ou une quelconque indication de lieux d’aisance. Evidemment, les gargouillis en ont profité pour se muer en crampes qui m’enserrent le bassin dans un carcan de douleur. Ça me broie les reins et me remonte dans le bas du dos, comme si j’avais deux mains virtuelles accrochées à mes entrailles, bien décidées à les arracher de mon corps. Et cet écoulement, là, en bas, comme un trop-plein qui s’évacue par petites vagues. Je peux déjà faire le deuil de ma culotte et celui de mon jean n’est plus très loin. Maintenant que le processus a commencé, plus moyen de l’enrayer. Malgré la douleur, je contracte le pelvis au max, agrippée à l’inox du comptoir. Si je ne peux pas arrêter la machine, je peux au moins tenter de la ralentir. De la cuisine me parviennent quelques éclats de rire. Il n’y a personne en salle et les étudiants se la coulent douce. Ils en ont bien le droit, je ne sais plus qui m’a raconté que bosser dans un fast food faisait partie des boulots les plus épuisants pour les nerfs, entre les clients qui râlent, les gamins qui hurlent, les rushes de midi, dix-sept et vingt heures, la salle dégueulasse après le passage des troupeaux, les cuvettes à déboucher, les poubelles à écraser, les grills à récurer…un boulot d’esclave payé des clopinettes. Les rares qui survivent à ce rythme pendant plus d’un été en ressortent blindés pour le reste de leur carrière. Difficile de se plaindre de son trente-cinq heures le cul bien vissé sur une chaise ergonomique dans un open space climatisé après ça. Une histoire de goût, je suppose. Très peu pour moi.

Les crampes se font de plus en plus aiguës, j’ai la colonne vertébrale en feu et un mal de chien à tenir debout. En plus, j’ai comme l’impression de capter des bouffées douceâtres quand je bouge. Ça me remue les narines et me dégoûte. Je lève la tête et croise le regard en tête d’épingle d’un des cuisiniers qui m’observe de derrière le rack à burgers. J’hésite à l’apostropher, vexée et humiliée, quand une demi-douzaine de giants se matérialisent sur le toboggan et viennent s’agglutiner sur le présentoir. Mon humeur disparaît comme une bulle de savon. Plop ! fini ! Ça sent bon la viande, le pain chaud et la sauce. Ça couvre tout le reste. Les crampes sont toujours là, mais en sourdine, derrière la faim qui se fait sauvage à nouveau. Les autres burgers suivent sur des rails parallèles et ma serveuse refait surface près des friteuses. Enfin ! Mes doigts crochètent le sac qu’elle me tend, se referment sur le gobelet de carton, je tente un sourire de façade, le sent s’étirer comme une grimace, grommelle un « merci, au revoir » qui se perd sous la musique d’ambiance et m’enfuis vers la sortie.

Je dois gérer les priorités. Je m’engouffre dans le hall de l’hôtel et me précipite vers les ascenseurs sans un regard pour la réceptionniste qui vient de surgir de derrière le comptoir comme un diable de sa boîte. À croire qu’elle est montée sur ressorts. J’appuie sur tous les boutons par abus de zèle, mais je suis presque sûre que la cabine n’a pas bougé depuis tout à l’heure. Bingo ! La porte s’ouvre aussitôt et je file avant de voir débarquer un hypothétique car de Japonais. On ne sait jamais. Ça serait tout à fait mon style, en plus. À mon grand soulagement, personne ne vient déranger ma solitude et je peux m’adosser à la paroi de l’ascenseur tandis que celui-ci gravit les trois étages qui me conduiront à mon palier. Il est temps que je m’asseye, ou me couche, bref, temps que je trouve un moyen quelconque pour soulager cette douleur qui me scie en deux. Je glisse la carte dans le lecteur et pousse un soupir satisfait en entendant le déclic du verrou dans la gâche.

Chaque chose en son temps. D’abord la bouffe. À l’abri sur le bureau. Ensuite les toilettes. Je n’ai pas de tampon, ni de serviette. Tant pis, ce sera opération brousse, razzia sur le PQ. Je fais couler de l’eau chaude dans la baignoire, ajoute une giclée de gel douche et me change en quelques gestes rapides. Un demi-rouleau de papier y passe. Du blanc, simple épaisseur, sans dessins ni fioritures. Il fallait bien ça. J’envoie le jean et la culotte macérer dans l’eau chaude sans oser les regarder. Je m’en occuperai après, c’est déjà assez répugnant comme ça et j’ai un repas qui m’attend. Je me lave les mains jusqu’au coude et, enfin propre et fraîche, part à l’assaut du dîner.

Les frites sont froides – évidemment – mais les burgers, bien à l’abri dans leurs boîtes en carton, ont encore une gueule présentable. La faim a refait surface. Dévorante. Destructrice. Je me sens comme une armada de sauterelles après la traversée du désert : j’ai les crocs. J’allume la télé sur la première chaîne pour me donner bonne contenance, mais j’enfourne déjà les frites par poignées. De temps à autres, j’en trempe une ou deux dans la sauce, quand je me rappelle de son existence. Elles ont un goût de papier, baignent dans la graisse et le sel, mais je m’en fous, j’actionne mes mandibules et broie les malheureuses avec un plaisir non dissimulé, d’autant plus que la douleur régresse enfin. Je me cale un coussin dans le creux des reins et attaque le giant en lorgnant la télé d’un œil éteint. Des images d’archives, des casques à pointe, des soldats sur le départ, drôle d’idée que parler de guerre le jour de l’armistice.

Il est temps que je prépare la suite du plan.

Mes finances ne sont pas extensibles et je doute que la générosité de mes parents se matérialise encore après le lapin que je viens de leur poser. Je n’ai pas le choix, il va falloir que je trouve un boulot. Mais quoi ? J’ai bien un diplôme, c’est vrai, mais je n’ai jamais eu l’occasion de pratiquer. De toute façon, ça ne sert même à rien d’y penser, on me refuserait toute entrée. Il paraît que j’ai perdu le droit d’exercer après cette histoire, il y a trois ans. Quelle plaie ! J’étais douée, en plus. « Estime-toi heureuse que ça n’aille pas plus loin », m’avaient-ils dit avant de guillotiner la vocation de toute une vie. Les ordures. J’aurais voulu les y voir, à ma place, tiens, avec toute leur suffisance et leurs grands sermons. Est-ce qu’ils s’en seraient sortis mieux que moi ? J’ai de sérieux doutes.

Je déchire la moitié du burger, pressée de remplir cet estomac qui n’en finit plus de pleurer et lève à nouveau les yeux sur l’écran. Une drôle de bonne femme, hyper austère, toute de noir vêtue, fait passer un entretien d’embauche à un type pas très dégourdi. Il en perd tout son fatras qui s’écrase à ses pieds. Claudius Regaud, m’apprend le narrateur, comme si le nom devait m’évoquer quelque chose. Ça ne me dit rien du tout, à part que je me sens un peu comme lui, déboussolée à l’idée de devoir me « vendre » pour un travail. Je contemple d’un œil torve le sandwich gras et mou qui refroidit dans ma main. Quick. L’ambiance avait l’air bonne, peut-être engagent-ils ? Je pourrais tenter l’aventure, qui sait ? Le stress, je sais ce que c’est, je vis avec à longueur de temps, alors un peu plus ou un peu moins…

À l’écran, Regaud a eu le job. Contre toute attente, semble-t-il, car la mégère en noir n’a vraiment pas l’air commode. Elle a vu quelque chose dans ses yeux, paraît-il. Ils brillent quand il parle de son travail, de sa passion. J’en profite pour regarder dans ceux de l’austère. Ils brûlent et consument tout son visage alors qu’elle investit un hôpital de fortune, à quelques centaines de mètres des tranchées où pleuvent les obus. Marie Curie, me révèle enfin le narrateur, ce qui éveille aussitôt ma curiosité. J’ignorais qu’elle avait pris part à la grande guerre. Je me redresse sur le siège. Une pointe me traverse les lombaires et me coupe le souffle. Les règles ne me laisseront aucun répit jusqu’à ce soir, je connais la procédure. Autant me coucher et attendre que ça passe. En plus, le film a l’air intéressant. Je vide les restes de mon repas dans un carton et écrase le tout dans la poubelle, les yeux rivés à la télévision où le docteur Regaud reçoit la légion d’honneur pour avoir refusé d’exécuter les ordres de sa hiérarchie. Décidément, cet homme défie toutes les probabilités ! Quel duo avec la Curie qui refuse elle aussi de se soumettre à l’ordre établi et s’engage sur les routes de la Marne. « Passez votre vie dans un pays occupé où on vous interdit de parler votre langue, vous verrez qu’on finit vite par se méfier de toute forme d’autorité ». Rien ne l’arrête, ni les bombes ennemies, ni les rouages pourtant écrasants de l’armée. Elle n’accepte aucun refus, renverse chaque obstacle avec une aisance dédaigneuse, poussant au rang d’art la maîtrise du système D si cher aux poilus, et finira par lancer sur les chemins du front une vingtaine de ses automobiles aménagées, ses « petites curies », véritables cabinets radiologiques ambulants qui sauveront près d’un million de vies. Un million ! Marie Curie, un petit bout de femme à jamais associée à son mari et ses recherches sur le radium, actrice de l’Histoire et héroïne de guerre. Qui l’eut cru ? Et moi, grande révolutionnaire auto-proclamée, pourfendeuse du système politique belge, je fuis et me terre comme un rat à la moindre injonction familiale.

Ça suffit !

Je vais jusqu’à la salle de bains malgré les crampes qui me taraudent les reins. Inspecte mes pupilles sous toutes les coutures devant le miroir. C’est encore là, quelque part, je le sais, enfoui sous les ruines et les décombres, derrière la vase et la peur. Une maigre étincelle, la dernière des braises avant l’extinction totale. Elle attend son heure.

Il est temps.

— Objectif : 10, rue de la Loi.

Je me répète la phrase comme un mantra, je la sens s’ancrer en moi, plus profond à chaque itération, et ma voix, d’abord faible et imprécise prend de la rondeur. Du volume. Je pense à Marie Curie. À Donald Trump. À la Margaux d’il y a deux jours, survoltée, impitoyable et intrépide. C’était un pari, aujourd’hui, cela devient une promesse. 10, rue de la Loi. Les connexions rouillées s’activent à nouveau et la machine s’ébranle peu à peu. Ça grince et tousse et crache encore, il faut lui laisser le temps, ça fait trois ans que je l’ai mise au placard, remisée à durée indéterminée. Des images me surgissent dans la tête, gorgées des relents de vieux carburant, noyées, passées, souvent dures, parfois insoutenables, mais je tiens bon. Je ne me quitte pas du regard tandis que je répète le mantra, encore et encore. Les premiers pas seront difficiles, je vais devoir réaffronter tout ça, revivre mes vieux cauchemars, mais je peux y arriver. Je dois y arriver. Peu importe les obstacles.

Marie Curie.

Je retourne dans la chambre et fouille mon sac à la recherche du téléphone éteint depuis hier. Mon cœur bat la chamade, mais je n’hésite plus. C’est la première étape et je me répète une fois de plus le mantra en composant les quatre chiffres du code PIN.

10, rue de la Loi.

Il ne faut pas dix secondes à l’appareil pour être saturé de notifications : appels manqués, SMS, emails, messages facebook, whatsapp et jusqu’à twitter qui déclenchent les spasmes de mon téléphone. Je les ignore toutes. Mon courage est encore limité et je dois d’abord lui donner de la substance. Je navigue sur l’écran d’accueil et sélectionne l’icône de Chrome. La page web s’ouvre sur le portal wi-fi de l’hôtel. La procédure à suivre est simple, il suffit de s’inscrire par email. Je m’installe plus confortablement. C’est maintenant que les choses sérieuses commencent.

Pour ceux que ça intéresse, « Marie Curie, une femme sur le front » a bien été programmé le 11.11.2016 sur la Première. Excellent téléfilm-documentaire, il est visionnable en totalité ici

[1] Nationalistes flamands

[2] Universitaire Ziekenhuis = hôpital universitaire

[3] Chez les étudiants belges, large marqueur fluo. Existe en rose, jaune, vert et bleu.

4 réponses à “8. Trainspotting

  1. Fini? Je serais bien restée encore un peu avec Margot, personnage attachant par sa force et sa fragilité. Me sens abandonnée comme à chaque fois que je referme un bon livre…mais je vais encore savourer en y repensant.
    Je serai une de tes premières lectrices quand tu seras publiée.

    Aimé par 1 personne

    • Fini pour le moment, mais ce n’est que le début , elle doit encore vivre plein de choses, ma Margaux ( j’avoue, j’ai une tendresse particulière pour elle 🙂 Merci pour le compliment ! C’est super motivant !!! Ring Ouest paraîtra en février et même si l’histoire est bien éloignée de celle de Margaux, j’espère que les aventures de ces autres Bruxellois te plairont tout autant !

      Aimé par 1 personne

  2. Je me régale d’avance pour les deux! J’espère qu’un jour Margaux (comment l’ai-je orthographiée, misère!) sera publiée parce que j’aime bien garder près de moi les livres que j’aime: ça me tient chaud.
    J’ai bien aimé aussi la façon dont tu racontes sa rencontre amoureuse, un tiroir comme je les aime 🙂

    Aimé par 1 personne

    • Rhoo, je ne sais vraiment plus quoi dire, à part merci, merci et encore merci. J’espère de tout coeur que ma Vipère (et le reste de mon univers) suivra les traces de Ring Ouest dans l’édition, ce serait non seulement la concrétisation de mon rêve le plus cher, mais aussi rien ne me ferait plus plaisir que voir ces histoires vivre auprès des lecteurs et les intéresser à mon petit pays adoré et ses drôles d’habitants.

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