Les 3 Petits Résistochons

Jour 77. Une fois n’est pas coutume, je sors de mon registre pour livrer un petit conte d’une nuit d’été. Agrippe ton doudou, arrange-toi deux trois polochons et cale-toi bien sous la couette. Ca y est, tu es prêt(e) ? C’est parti mon kiki !

Voici l’histoire des trois petits Résistochons !

Il était une fois une petite Scribouillasse qui commençait à trouver le temps fort long. Voilà qu’on était mardi, jour de parution du nouveau chapitre de « Comme un Nid de Vipères dans un Panier de Crabes » et le petit dernier en date, Trainspotting, huitième du nom, quoique bien engagé, avait bien du mal à se faire accoucher.

— Elle est revenue, disait la Scribouillasse. Ah, cette bougresse ! Cette malotrue ! Je croyais être quitte, mais, ah la la, penses-tu ! Elle se la joue caïd, me fout les nerfs à nu ! Cette mata-hari est bien fine et subtile, pour sûr ! Mais sous le lit ou planquée sur un fil, je vais la débusquer, la traquer, la démasquer ! Foi de moi, j’y suis presque, à bas ce costume grotesque !

Car la petite Scribouillasse avait bien compris où était la source de ses malheurs. La Résistance, cette sale bête, avait encore une fois frappé.

N’écoutant que son courage, la petite Scribouillasse se mit alors en quête de cette vieille ennemie.

— Résistance ! appelait-elle, où te caches-tu ? Viens ici que je te rosse, espèce de sale gosse !

La Résistance, fine mouche, se gardait bien de répondre, et la petite Scribouillasse continuait de chercher. Elle fouilla d’abord les recoins de son inspiration. En vain. Margaux, sa chère Margaux, allait bien. Enfin, aussi bien qu’on puisse aller lorsqu’on a fugué de son propre appartement et qu’on se retrouve en pleine nuit dans un bled paumé avec pour seul refuge une caravane adaptée en fritkot (attention – spoilers….oups, trop tard !). La petite Scribouillasse savait exactement où elle en était et où elle allait avec ce nouveau chapitre. Il occupait tout son temps, nuit et jour, dans ses rêves, sous la douche, aux toilettes, en tondant la pelouse, dans la voiture pour aller bosser, au magasin (dont elle revenait en oubliant la moitié) et même en meeting, quand le sujet était vraiment par trop ennuyant. Dès qu’elle se mettait devant son clavier, les mots coulaient sans besoin d’y réfléchir à deux fois. Bref, après avoir bien fouillé, la petite Scribouillasse dut se rendre à l’évidence. La Résistance ne s’était point tapie là. Ce n’était pas un souci d’inspiration.

Mais alors, se désespérait la Scribouillasse éperdue, pourquoi ce chapitre reste-t-il bloqué, tel un gros navire à moitié terminé qui pourrirait sous la pluie *  ?

— Tu t’es pris quelques jours off, lui souffla une petite voix, douce et sucrée. On a eu l’anniversaire d’un ami, une soirée avec d’autres, les enfants sont en vacances, on passe du temps avec eux, un film, une sortie à Lille, un resto, une visite aux parents….quand on travaille à plein temps, on doit donc grignoter sur le temps réservé à l’écriture pour arriver à tout caser. Il faut bien vivre, cornegidouille !

Surprise, la petite Scribouillasse avisa une drôle de petite bête qui lévitait au niveau de sa tête. C’était un tout petit cochon tout rose, comme un bonbon, doté de petites ailes toutes roses comme des bonbons et qui parlait d’une petite voix toute rose, aussi douce et sucré qu’un bonbon.

— Oui, répondit la petite Scribouillasse dont le visage s’illumina. Il faut vivre, c’est vrai. Il est bon que j’aie une vie sociale et familiale, aussi !

—  Très juste, renchérit le petit cochon tout rose de sa petite voix toute rose, aussi sucrée qu’un marshmallow.  D’ailleurs, pourquoi n’arrêtes-tu pas un peu d’écrire ? Tu passes tellement de temps loin des tiens ! montre-leur qu’ils comptent et que tu penses à eux. Passe du temps avec eux. Laisse un peu de côté ce clavier, veux-tu, il ne sert à rien qu’à t’éloigner de ceux que tu aimes.

La Scribouillasse hésita, oscillant entre culpabilité et refus pur et simple.

—  Tu préfères passer à côté de ta vie ? s’impatientait le petit cochon, qui n’était tout à coup plus si rose et prenait une teinte de plus en plus rouge, de plus en plus foncée. Ne pas voir les enfants grandir, ton mari vieillir, la journée au boulot, le soir le nez collé à ton écran ?

Alors là, c’en était trop et, avec la colère qui montait, la Scribouillasse sentait la culpabilité s’effilocher. Elle se campa bien droit devant le petit cochon désormais tout rouge et le considéra d’un air sombre.

—   Dis donc, toi, de quel droit, tu….

Elle s’interrompit. Quelque chose avait bougé derrière le petit cochon, qui lui mettait la puce à l’oreille.

—  Oh, mais attends…je te reconnais, toi !

Le petit cochon repassa en un instant du rouge vers le rose.

— Pardon ? risqua la petite voix qui avait récupéré tout son miel et sonnait encore plus sucrée et rose que jamais.

— Ne serais-tu pas….nooon….toi ?!  Résistance ?! Ici ?! Bien planquée, ça c’est sûr ! Camouflée version sniper de combat. Tu as bien failli m’avoir, mais ça ne marche pas !

— Hola Cracapouet ! Mais de quoi parles-tu ? fit la petite voix, un peu ébranlée tout de même, mais très fâchée, surtout, d’avoir été ainsi démasquée. Tu la vois où, ta Résistance ? parce que moi, foi de résistochon, j’ai beau y regarder au microscope, j’y vois pas la plus petite trace de poil de patte !

— Ah non ? triompha la petite Scribouillasse avec ironie. Tu ne vois pas, vraiment ? Penche-toi un peu plus sur la chose, là. Encore un peu. Oui, voilà. Regarde bien. Tu la vois ? Non, toujours pas ? attends, je m’en vais te l’éclairer au néon !

Et comme le petit résistochon, peu méfiant, penchait vers elle sa petite tête toute rose comme un bonbon, la Scribouillasse inspira une grande goulée d’air et hurla :

— Mais tu crois quoi, toi ? que ma vie quotidienne s’apparente à un documentaire sur nos amies les araignées ? que je passe mon temps à tisser ma toile, en vieille casanière ronchonne, sans sortie, famille ni amis ? Ma foi, mais tu me prends vraiment pour une bête curieuse, toi ! OK, on a peut-être fait un peu plus que d’habitude, Lille, par exemple, mais dans l’ensemble, ce furent des jours bien ordinaires. Rien qui m’empêche de me poser quelques minutes, une heure, deux, une soirée complète, une après-midi, pour tripatouiller mon chapitre. Ce n’est pas comme si on vivait les uns sur les autres, non plus ! Comme si on avait un besoin irraisonné d’être accrochés les uns aux autres ! Et puis, quand bien même les sorties, j’arrive très bien à écrire après, en plus, quand je m’y mets…et j’ai le temps, vu que…ben…comme je le dis, si j’y arrive, c’est que je m’y mets et si je m’y mets, c’est que j’ai le temps. Tu suis ? Aaaah, je vois la lumière de la compréhension qui éclaire tes grands yeux innocents. Oui, tu le vois, maintenant. Cette première raison, qui sonnait si bien, si mature, indéniable et irréfutable, qui me donnait l’impression d’une jolie vie en rose, elle prend tout à coup du gîte et s’effondre comme le chateau de cartes d’excuses pathétiques qu’elle est vraiment !!!

Et, vrai, alors que le petit résistochon, soufflé comme un vulgaire fétu de paille, bourlinguait dans les airs dans une petite tornade rose, l’on vit sortir de son ombre les grandes pattes noires, velues et griffues – immondes ! – de la Résistance qui fila et disparut aussitôt, se carapatant jusqu’à l’abri suivant.

—  Vite, vite, se dit la petite Scribouillasse, allez, hop, on la suit. Faut pas la perdre de vue, la scrongneugneu !

Las, la course-poursuite fut de bien courte durée car de Résistance, notre Scribouillasse ne vit pas l’ombre d’une antenne.

—  Tu es fatiguée, susurra une nouvelle voix, cette fois aussi légère et vaporeuse qu’un nuage. Comme toujours en période de vacances. Voir les gens partir, ça te démotive tout à fait, c’est normal. Toi aussi, tu aimerais partir en vacaaaances !!! Toi aussi, tu aimerais boucler les valises et aller te dorer la pilule sur une plage, là-bas, loin là-bas. Adieu soucis, routine, meetings interminables, rapports et dashboards, budgets et gap analysis, veaux, vaches, cochons, couvées, voire même champignons et salades, c’est le moment où on oublie tout et ne pense qu’à soi. SOI. SOAAAAAA !!!! Soleil, grâce matinée, petit déjeuner en terrasse, apéro entre amis, saucisson, crème d’ail, pain frais, écriture sous parasol, bikini et plouffades dans l’eau…youpiii ! Ca te manque d’autant plus que le temps ici oscille entre nuages et gros crachin. Regarde, un coup d’oeil par la fenêtre et c’est l’appel à la déprime. A nous la corde pour se pendre. Allez, courage ! Encore quelques semaines à attendre. Ca ira mieux en septembre !

La Scribouillasse se tourna tout de go et rencontra, volant à hauteur de nez, un petit résistochon. Tout bleu, cette fois. Comme une petite bulle de savon. Avec des petites ailes toutes bleues comme deux petites bulles de savon et une petite voix toute légère et vaporeuse, bleue, elle aussi, comme une petite bulle de savon.

Elle hésita un instant. Ce petit résistochon avait l’air de bien connaître son affaire et c’est vrai qu’elle était fatiguée. D’ailleurs, rien qu’à le dire, rien qu’à le penser, la voilà qui se sentait une lourdeur dans les yeux. Envie de baisser les volets, de fermer la boutique, juste pour un instant….mmmh….oui, bâiller, s’étirer….aaaah…dodo. La Scribouillasse se sentait lourde, lente, les paupières lui piquaient et la tête lui tournait. Elle ne désirait rien de plus que s’allonger et dormir. Dormir une vie entière s’il le fallait, mais récupérer. C’était trop de fatigue. Personne ne pouvait résister à ça. Oui, maintenant qu’elle y pensait, c’était pour ça qu’elle n’avançait pas. Il fallait qu’elle s’arrête, tout à fait, pour mieux reprendre !

—  Oui, c’est ça, murmurait encore le résistochon de sa petite voix aérienne. Cette quête n’en vaut pas la peine, pas maintenant. Va te jeter sous la couette, récupère un petit peu, quelques jours, quelques semaines, tu iras beaucoup mieux. Ensuite, on verra.

Mais la Scribouillasse luttait encore. Elle repensait au petit résistochon tout rose. Elle y avait cru, là aussi, du moins au début. Se pouvait-il encore que…? Elle étrécit les yeux et observa le petit résistochon tout bleu au travers de ses longs cils. Quelque chose dans le sourire de la petite créature, dans le reflet de la bulle de savon et jusque dans la brume vaporeuse des petites ailes bleues sonnait faux. Ca y est, elle avait trouvé ! La Résistance, encore elle !

Elle inspira une nouvelle fois, fort, jusqu’au fond de ses poumons et hurla :

—  La fatigue avant les vacances, le temps pourri dehors, la démotivation par épuisement. Ah la belle affaire ! A vrai dire, quand on a fini l’école depuis près de vingt ans, les mois de juillet-août n’ont plus l’emprise qu’on leur connaissait; quand on vit en Belgique, où il pleut 364 jours sur 365, et qu’on a la joie d’avoir un chat chanteur d’opéra dont le talent s’exerce essentiellement entre trois et cinq heures du matin, la fatigue et le manque de sommeil deviennent un peu comme une seconde nature. Pas besoin de boucler les valises, mon gars, je les trimballe tous les jours sous mes mirettes. Et je vais même t’avouer un truc complètement dingue : si l’occasion littéraire se présentait et que j’avais la chance de pouvoir troquer mon occupation professionnelle présente contre l’écriture, je ne prendrais pas la moitié des vacances que je m’accorde maintenant. Impensable ? et pourtant ! Tu crois que je fais quoi, tous les soirs, après le boulot ? j’écris. Et oui ! Et quand je suis en vacances ? j’écris deux fois plus ! OK, y’a des jours où j’en fous pas une, mais si je prends les derniers cinq mois, j’ai pris une semaine en tout de vacances scribouillasses contre trois pour le boulot. Et encore, c’est parce que j’étais entre deux bouquins. Et puis, tu as un peu lu ce que j’écris ? ça se sent pas, que j’aime ce petit pays peuplé d’irréductibles imbéciles ? que je kiffe cette ville hétéroclite et loufoque où les disputes de clochers sont légions, mais gare au lammekak** qui oserait faire du zèle et s’en prendre à celui sur qui on beuglait soi-même deux minutes auparavant ? tu crois vraiment que, fille du Nord et de la brume, trois gouttes de pluie me foutent le bourdon ? Bon Dieu, mais Bruxelles et l’écriture, c’est la où je puise mon énergie, moi ! Et mon zouave à moustaches, mon wargnasse chéri, si d’aventure il ne miaulait pas une nuit, tu verrais comment je m’en descendrais vite fait vérifier qu’il va bien. C’est qu’il n’est plus de prime jeunesse, mon griffu. Non, sérieux, ça avait l’air convaincant, mais là encore, que de la poudre aux yeux. C’est qu’il y a fatigue et fatigue, mon bon monsieur résistochon !

Et, se gonflant les poumons une nouvelle fois, elle souffla, souffla, souffla si fort que… pouf ! la bulle de savon éclata, emportant le résistochon dans une myriade de petites goutelettes, et notre Scribouillasse vit de ses grands yeux éberlués la Résistance qui faisait schampavé*** !

Elle s’élança à sa poursuite, tourna le coin et…plus rien.

—  Non, non, non ! s’écria-t-elle, désespérée, j’en ai assez de cette Résistance qui me fait des pieds de nez !

—  Chhhhht, fit une troisième voix, chaude et suave et ronde et fraîche à la fois. Tu as juste un petit problème de concentration. Vois-tu, tu as participé il y a peu à un concours et tu as été sélectionnée pour faire partie des finalistes (tous les détails par ici ). Tu essaies de ne pas penser aux membres du jury qui pourraient être en ce moment-même occupés à lire tes élucubrations polarnoirdesques, ça te figerait tout à fait, mais tu ne peux pas t’empêcher de te demander quelle est l’envergure du pas que tu viens d’accomplir.

La Scribouillasse avisa, au travers du voile brouillé de ses larmes, naviguant à hauteur d’yeux, un tout petit résistochon, tout blanc, chaud et suave et rond et frais à la fois, comme un petit bout de barbapapa, agitant ses petites ailes toutes blanches et chaudes et suaves et rondes et fraîches à la fois, comme deux petits bouts de barbapapa, qui lui parlait de sa petite voix, blanche et chaude et suave et ronde et fraîche elle aussi, comme un petit bout de barbapapa.

—  Tu ne sais pas ce que te réserve l’avenir avec ce concours, mais c’est une étape importante que tu viens de passer, là. Tu t’en rends bien compte. Ton roman a été jugé de qualité suffisante pour se retrouver entre les mains d’éditeurs, journalistes, critiques et écrivains professionnels ! C’est une victoire en soi ! C’est grisant, comme si tu voyais, pour la première fois, la possibilité d’une autre vie se dessiner devant toi. Oh, je ne parle pas du concours. Celui-là, essaie de l’oublier. Vous êtes cinq en lice et d’après ce que j’ai lu des pitches de tes camarades de concours (foncez voir ), la compétition est plus que rude et il est très probable que tu n’ailles pas plus loin. Mais c’est un boost au moral et pas un petit !

Notre Scribouillasse chassa les larmes qui lui coulaient à gros bouillons le long des joues. Décidément, ce petit résistochon n’était pas fait du même bois que les autres. Voilà qu’il la réconfortait et l’encourageait. Oh, cela faisait bien chaud au coeur et la Scribouillasse, bercée par la chaude et suave et ronde et fraîche voix du petit résistochon barbapapa se prit à rêver de chrysalide et papillon-écrivain. Ce joli rêve qu’elle couvait depuis si longtemps, qui semblait si éloigné, voire impossible, prenait tout à coup des allures d’atteignable. Et si, un jour, un éditeur venait lui dire « allez, oui, ton bouquin, je te l’édite, moi » ? qu’est-ce que cela ferait ?

—  Tu peux y arriver, poursuivait l’irrésistible petit résistochon de son petit murmure de voix, vas-y, laisse-toi aller. Imagine donc ce que ça pourrait donner ! Tiens, regarde, installe-toi.

Ah oui, il savait vraiment comment lui parler, ce petit résistochon-là ! Notre Scribouillasse prit place dans le fauteuil qu’il venait de lui proposer et, les yeux dans les étoiles, se mit à rêver.  « Comme un Nid » serait un succès, on se l’arracherait comme des petits pains. Elle aurait même une proposition de la télé ou, mieux encore !, du cinéma. On adapterait l’histoire avec…euh…Chloë Moretz dans le rôle-phare. Non, mieux, elle ferait comme J.K. Rowling, elle exigerait une équipe locale ! Après tout, la Belgique regorgeait de talents ! L’actrice qui choperait le rôle de Margaux finirait peut-être par être la prochaine Emma Watson. Belge. Avec l’accent de Bruxelles. Ouh là, ça, ça risquait de foutre le mythe par terre. Et puis, il faudrait qu’elle pense au rôle masculin, aussi. Il en faut toujours un. Tiens, Alex, par exemple, qui pourrait le jouer ? Oui, mais attends, elle n’avait pas encore fini d’écrire l’histoire. Comment pouvait-elle déjà penser à un succès hypothétique alors que…Oh non ! Encore !

La Scribouillasse déploya des trésors de prudence afin que le dernier petit résistochon ne s’aperçoive pas qu’elle était sortie de sa rêverie. Il voulait lui faire perdre du temps, bien sûr. L’empêcher d’écrire. Encore un qui bossait pour la Résistance. Qui l’empêchait d’avancer. Tous les moyens étaient bons et celui-là était plus raffiné encore que les autres. La culpabilité, la Résistance l’avait trop employé, c’était si éculé que si ça marchait encore, c’était presque par hasard. Sur un malentendu. Peut-être une fois sur dix, et encore ! Elle avait d’ailleurs éventé la mauvaise ruse très très vite. La santé, c’était déjà un peu plus intelligent. Personne n’a envie de casser la machine, on fait attention, on essaie de se ménager. Elle avait bien failli se laisser avoir. Il s’en était fallu d’un cheveu. Mais l’espoir ! Se servir des rêves pour forcer la procrastination, alors là, c’était un coup de génie ! Elle avait marché en plein !

Doucement, à pas de loup, elle avança sa main vers le résistochon qui sifflotait, inconscient du danger qui le menaçait, et étendit sur lui l’ombre inquiétante de ses cinq doigts. Le malheureux ne se rendit compte que trop tard de la tragédie. Il était déjà prisonnier.

—  Où est-elle ? gronda la Scribouillasse d’une voix qui ne supporterait aucune contrariété.

—  Pitié, supplia le résistochon qui, de blanc, avait viré au vert pâle. Ne me faites pas de mal !

—  Où. Est. Elle ? répéta la Scribouillasse et sa voix sifflait la menace entre ses dents.

Une patte griffue fit son apparition derrière l’oreille du résistochon et, bientôt, le reste de la bête suivi. D’abord les mandibules, puis les yeux, petits, mesquins, rusés, le reste de la tête, à la fois chauve et hirsute, puis le thorax, le reste des pattes, et l’énorme tique de son abdomen, enflé, renflé, boursouflé. Elle était si hideuse que la Scribouillasse, prise par surprise, ouvrit la main et laissa échapper le résistochon qui s’enfuit aussi vite que ses petites ailes le lui permettaient. Il n’avait plus l’air ni suave ni chaud ni rond ni frais, il était juste un pauvre petit résistochon blême et terrorisé qui filait aussi vite que le vent le plus loin possible des deux forces qui se jaugeaient avec mépris.

—  Tu voulais me voir ? railla la Résistance qui se dandinait d’une patte sur l’autre et grossissait à vue d’oeil jusqu’à devenir aussi grande que la Scribouillasse.

Le spectacle n’avait rien de ravissant et notre héroïne grimaça, prête à défaillir. Il fallait avoir le coeur bien accroché pour subir ça sans frémir. Mais hors de question de céder du terrain ! La Scribouillasse était allée trop loin et ne voulait pas reculer. Elle se mordit donc d’un coup et à pleines dents l’intérieur des joues, ça lui apprendrait à jouer les vierges effarouchées. Aïe-euh !!!! Ca réveillait !

—   C’est fini, grogna la Scribouillasse d’une voix sombre. Tu ne m’auras plus. J’ai assez traîné, assez procrastiné ! Tes résistochons ne peuvent plus rien contre moi ! Rentre chez toi et laisse-moi tranquille !

—  Très bien, grinça la vilaine bête en la fixant de ses yeux en tête d’épingle. C’est bon pour une fois. Mais ne te reposes pas sur tes lauriers car je guette toujours et je reviendrai. Chaque jour je viendrai te tenter.

—  Tu peux revenir autant de fois que tu le veux, crâna notre héroïne que cette victoire facile rendait téméraire. Tu ne gagneras pas !

—   On verra, répondit la Résistance qui disparaissait déjà, son corps rapetissant encore et encore et encore jusqu’à ne plus être qu’un point noir sur le sol. J’ai déjà réussi à te voler une semaine. Qui sait ?

La Scribouillasse se prépara à répondre, mais la Résistance avait désormais tout à fait disparu et elle restait seule sur le ring. Elle songea à ce que l’hideux animal venait de lui dire. Elle reviendrait. Chaque jour. Ce combat-là était sans fin. Jusqu’à ce qu’elle termine ce bouquin et entame le suivant, et alors le cycle reprendrait, encore et encore. C’était donc ça, écrire. Il fallait se battre non seulement contre ses personnages et son histoire, mais aussi contre la Résistance qui chaque jour lui apporterait son contingent de fausses bonnes excuses pour ne pas écrire.

Autant le savoir, cela serait utile pour organiser la Contre-Résistance. Car la Scribouillasse comptait bien lui montrer, à cette satané Résistance, laquelle des deux serait la plus forte ! Elle lui apprendrait, à cette immondité velue, ce qu’il en coûtait de s’attaquer à une Scribouillasse déterminée !

Prise d’une inspiration subite, la Scribouillasse saisit un marqueur et une feuille de papier sur le bureau et, en quelques gestes bien déliés, apposa son nouveau motto en travers du papier. Satisfaite, elle farfouilla dans les tiroirs jusqu’à ce qu’elle trouve deux belles épingles qu’elle utilisa pour fixer la feuille juste au-dessus de son écran. Voilà, comme ça, plus moyen d’oublier. Qu’elle passe demain, si elle le voulait, les priorités étaient désormais bien fixées.

Quant au morceau de papier, voici ce qui y était marqué :

SCRIBOUILLE 4EVER !

 

 

* On est en Belgique, ou bien ?

** Lammekak : bon à rien, en Bruxellois

*** faire schampavé : s’éclipser, s’esquiver, décamper…en Bruxellois, bien sûr!

ndla : le dessin en cover est un des Flyingpigs  de Linda Silvestri (c)

10 réponses à “Les 3 Petits Résistochons

  1. Merciii, je rencontre mes compagnons de concours fin du mois (journée prévue par l’organisateur du concours pour rencontrer le jury, l’éditeur, etc.), j’ai hâte ! Sinon : ARF ! Spider Cochon ! J’adore ce truc (pour le dessin, c’est pas de moi, mais de Linda Silvestri)

    Aimé par 1 personne

  2. Houlà… La pression monte, j’imagine ! Moi, je lance mon projet autour du 20 septembre… ça laisse encore un peu de temps. En attendant, je croise les doigts pour toi et comme on dit en France : « Mer(bip)e ! 😉 Et vive la scribouillerie !!!

    Aimé par 1 personne

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