7. Tequila Sunrise

Il n’avait pas marqué, ce jour-là. Contre toute attente, la fille avait éventé ses stratagèmes et fui avant de voir la situation lui échapper tout à fait. C’était le barman qui avait remporté la mise. Il avait refait surface pile poil au moment où Alex, après avoir claqué la dernière balle dans le camp adverse sous les yeux médusés des quelques étudiants rassemblés autour du kicker, se préparait à réclamer son dû. Malgré la contrariété passagère, Alex les avait regarder s’éloigner avec sérénité. Ce n’était que partie remise, il était prêt à y parier son budget mensuel. Elle s’était jetée dans les bras de l’autre pour ne pas perdre la face, mais il avait vu les regards qu’elle lui avait coulés. Il avait entendu ses silences, ses soupirs, tous les non-dits qui s’étaient accumulés entre eux. Il avait perçu tous les changements qui s’étaient opérés en elle, même les plus infimes. Son odeur, par exemple. Des effluves chaudes et épicées qui lui étaient parvenues par vagues rapides. Capiteuses. Il s’était surpris à se pencher un peu plus sur le kicker pour aller à leur rencontre, les embrasser à plein nez, en goûter le sel qui se déposait sur sa bouche. Il connaissait ce parfum, il était passé maître dans l’art de le déceler. Le frémissement des phéromones, le premier signe de faiblesse parmi une multitude de détails imperceptibles : un souffle qui s’accélère, une cambrure plus accusée, des lèvres mordillées, un regard appuyé qui suit le mouvement des mains ou la courbe d’un sourire. Les prémices de la défaite. Bientôt, il sonnerait l’hallali et elle tomberait sans autre forme de procès dans ses bras. Ils avaient flirté, croisé le fer par soldats de bois interposés et s’étaient échangés dribbles et réparties en boulets de canon, mais ils étaient conscients l’un comme l’autre que le score qu’ils maintenaient ne terminerait pas sur les compteurs de la table de jeu.

Il repensa au barman, au coup d’œil narquois que celui-ci lui avait jeté en plaquant sa bouche humide au creux du cou gracile, au sourire triomphal qu’il avait arboré quand il avait emporté la belle dans son sillage.

— Profite bien, mon ami, avait marmonné Alex en lui renvoyant son sourire. Ta gloire sera de courte durée.

Car le pauvre gars n’avait pas les épaules nécessaires pour gérer cette furie. Elle le planterait sous un prétexte quelconque, aussi vite lassée qu’elle s’en était entichée. Cette fille, c’était de la chair à bad boy. Ado des années 2000, élevée à la sauce super-héros, elle ne jurait que par Wolverine et Gérard Butler. Elle voulait tâter de la testostérone non raffinée, mâter le Mâle indomptable. Rien que l’idée la faisait tripper jusqu’à l’orgasme. Elle ne l’admettrait sans doute jamais, par orgueil ou féminisme déplacé, mais cette fille était un aimant à connards. Ça tombait bien, Alex en avait toutes les compétences.

 Il n’avait pas cherché à la revoir, il n’était pas si bête. Elle viendrait bien assez tôt à lui, de toute façon. Ils étaient appelés à se revoir, dans un TD[1] ou au détour de l’Avenue Héger[2], à moins qu’ils ne tombent nez à nez sur le parking, à l’entrée des cercles[3]. Elle traînait avec des comitards[4], les occasions ne manqueraient pas.

Il la revit une semaine plus tard, au Delhaize de la Chaussée de Boendael. Elle avait déboulé du rayon épicerie, accrochée à son téléphone, et l’avait télescopé entre le riz et les nouilles.

— Oh.

C’était tout ce qu’elle avait dit. Il sourit, baissa les yeux sur le téléphone qu’elle tenait toujours à distance de lecture et réprima un mouvement de surprise. Un smartphone. Samsung Galaxy S. Flambant neuf. Une denrée encore rare, le marché s’ouvrait à peine, et plutôt onéreuse. Pas vraiment à la portée du budget d’une étudiante. Elle devait venir d’une famille friquée. Il se focalisa sur l’écran. Gratin dauphinois facile. Etapes de préparation et photos à l’appui.

— Quelle heure ?

Elle fronça les sourcils et le dévisagea sans comprendre. Il crut bon préciser en pointant du menton vers l’écran que plus personne ne consultait.

— Le dîner.

Son visage se dérida et elle secoua la tête d’un air amusé. Elle rougit, aussi, un peu.

— C’est encore un peu tôt pour la présentation aux parents, tu ne penses pas ?

Alex grimaça et s’inclina, vaincu.

— Oui, il faudrait au moins que je te baise, avant.

Il s’attendait à des reproches, des cris outrés, une explosion de colère quelconque. C’était le plan habituel. Il devait s’y préparer, rentra la tête dans les épaules et attendit que la tempête débarque. Mais elle le prit de court. Elle lui montra. D’eux deux, c’était elle, la most valuable player : elle éclata de rire. Un long hululement joyeux qui eut raison de son propre sérieux et l’entraîna à sa suite. Ils rirent, comme ça, pour rien, entre le riz et les nouilles, et les gens qui passaient derrière eux avec leurs caddies. Qui leur jetaient des coups d’œil incendiaires. Ces jeunes ! Aucune tenue. Il s’en moquait.

— Ça fonctionne parfois, ta technique ?

De nouveau cette voix rauque et un peu traînante qui l’avait saisi droit aux tripes. Elle le fixait sans malice, mais des étincelles espiègles dansaient dans son regard. Il haussa les épaules et se planta les mains dans les poches, tout à fait décomplexé.

— Avec les filles intelligentes et pleines d’humour, oui.

Elle renifla, leva les yeux au ciel et secoua la tête pour la dixième fois, incrédule, le sourire tordu dans une courbe ironique.

— Laisse tomber, les flatteries ne te mèneront nulle part.

Alex haussa un sourcil perplexe, hocha la tête et accusa le coup sans un mot. Ils avaient retrouvé la dynamique de l’autre jour. Ils étaient rivés l’un à l’autre, pupilles vertes contre pupilles brunes, et ne rompaient la garde que pour caresser du regard ce que leurs bouches ne pouvaient encore atteindre.

— Ton barman est invité, ce soir ?

Il avait amorcé la question avec une indifférence à laquelle elle ne fut pas dupe. Sa bouche se réduisit à une fine ligne blanche tandis qu’elle serrait ses lèvres l’une contre l’autre pour réprimer le rire qui lui montait dans la gorge.

— Denis ? c’est juste un pote, rien de plus.

Il émit un léger sifflement admiratif.

— J’aime beaucoup ta conception de l’amitié. Tu es comme ça avec tous tes potes ?

C’était son tour de grimacer, vaincue. Ses joues rosirent à nouveau. Elle redressait cependant déjà le menton et, mâchoires serrées, lui vrilla un regard de défi qui fit vaciller ses certitudes. Dans ses yeux dansaient des flammes de la même couleur que ses cheveux.

— Uniquement ceux qui respectent les règles du jeu.

— À savoir ?

Elle soupira et son visage s’éclaira d’un sourire indéfinissable. Les flammes avaient disparu, remplacées par des reflets moins offensifs. Plus chaleureux.

— Ni sentiments, ni prises de tête.

Il ne put retenir un grand éclat de rire. Ça attira l’attention de deux vieilles qui, un peu plus loin, se disputaient le dernier paquet de galettes soufflées et il força la mesure, juste pour les voir bisquer.

— Tu veux rire ?! c’est le rêve de tous les mecs !

Le sourire s’élargit et ourla la lèvre supérieure sur la gencive, découvrant une rangée de petites dents gourmandes. Il était imparfait, un peu tordu, et ruinait la symétrie jusque-là parfaite de son visage, pourtant, loin des canons de beauté standards, il lui donnait un charme irrésistible.

— Si c’était si simple, soupira-t-elle, et sa voix traîna un peu plus longtemps encore sur la dernière syllabe, blasée, presque désabusée.

Elle se passa une main fatiguée sur la nuque et s’étira le cou  avec un plaisir non dissimulé, dans un geste qu’il devinait éprouvé et raffiné par le temps et l’expérience. Elle connaissait ses atouts et en jouait avec une subtile maîtrise. Elle l’ensorcelait, il le savait, et il laissait faire. Quel risque, après tout ?

Elle baissa soudain les yeux sur le téléphone qui vibrait avec frénésie et brisa le charme d’un juron bien senti.

— Il faut que j’y aille, je suis déjà en retard.

— Attends !

Alex passait outre ses propres principes. Il avait quitté son rôle de mâle désinvolte et cuirassé et cherchait à garder le contact, à conserver encore quelques minutes de plus cette complicité qui s’était établie entre eux. Il s’en rendit compte et, gêné, lâcha le bras par lequel il l’avait attrapée. Il se rabattit en urgence sur la tangente, se redressant de toute sa hauteur pour récupérer un peu de morgue.

— Tu ne m’as toujours pas répondu. Notre dîner, quelle heure ?

Elle le considéra un long moment sans rien dire et il se sentit comme un chercheur d’emploi face à un recruteur. Elle évaluait sa candidature.

— OK, souffla-t-elle après un long moment, mais à tes risques et périls.

Il renifla avec mépris.

— Tu as peur de quoi, au juste ? que je tombe amoureux ?

Il avait prononcé ça du bout des lèvres, avec précaution, comme on aborde les choses honteuses dont personne ne parle, mais elle haussa les épaules sans se démonter. Elle avait tiré un petit carnet et un bic de son sac et griffonnait à la hâte quelques mots qu’elle glissa dans la main d’Alex.

— Ne sois pas idiot, c’est déjà trop tard, pour ça.

Elle tourna les talons et disparut dans le rayon vins avant qu’il ait pu réagir. Interdit, il ouvrit la main et défroissa le morceau de papier. C’était une page de calendrier, la date avait été à moitié déchirée. 24 novembre 2010, dans deux jours. Une adresse et un numéro de téléphone se détachaient en belles rondes sur le papier. Ils étaient suivis d’une simple phrase.

« Rdv à cette date. 20h, ne sois pas en retard. Margaux »

[1] Thé Dansant, soirée universitaire où on boit tout sauf du thé et on fait tout sauf danser

[2] Avenue traversant le Campus du Solbosch, principale implantation de l’Université Libre de Bruxelles.

[3] Organisations estudiantines gérant la vie folklorique, culturelle et associative de l’université. Souvent associés à des lieux de débauche (à tort ou à raison).

[4] Membre élu ou coopté d’un Comité de baptême estudiantin ou de cercle facultaire, reconnaissable à sa toge (aux couleurs du cerle), son couvre-chef (penne ou calotte) et sa chope toujours pleine (comme son bide).

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