6. Rosetta

En l’occurrence, jusqu’au bout s’est résumé à me déposer aux abords de la Cage aux Ours, place Verboeckhoven, en plein centre de Schaerbeek, où je suis encore trois heures plus tard. Malgré la réputation sulfureuse de l’endroit, décrit par tous les péteux d’Uccle comme une bouche de l’enfer, un coupe-gorge sur lequel les voyous de la pire espèce règnent en maître, une cour des miracles hétéroclite où l’accent des Marolles, égarées jusqu’ici, s’est mâtiné des couleurs du Riff et où ne se risquerait pas le plus téméraire des combattants MMA à la tombée de la nuit, on me fout une paix royale. Comme quoi, tous ces dikkeneks[1] du sud de Bruxelles ne sont vraiment qu’une bande de tarlouzes sans cervelle, pétris de bienpensance et de préjugés à deux balles qui m’ont toujours donné envie de leur envoyer mon verre à la figure, et pas de la Spa ! Non, un bon ballon de gros rouge qui tâche, ou mieux, un de ces millésimés qu’ils boivent au centimètre avec des mines de chats gourmands, parce que ça fait classe. Œnologie, mon cul ! Comme s’ils y connaissaient quelque chose. Ça leur râpe le palais comme à tout le monde et ils étouffent leurs grimaces à petits coups de serviette, c’est tout. Je le sais, j’étais encore des leurs il n’y a pas si longtemps. C’est pour ça que j’ai choisi cette destination, au pied levé : elle ne figure dans aucun radar. Ils ne penseront jamais à venir me chercher par ici, ou alors ils auront trop peur d’y risquer la jolie carrosserie de leurs petits joujoux à quatre roues. Une voiture, c’est si vite envolé.

Les gens sont plutôt gentils, quelques personnes m’ont même proposé de l’aide en quatre langues, persuadées d’avoir affaire à une touriste paumée dans le réseau incompréhensible de la STIB[2]. Ça les a un peu déboussolés quand j’ai décliné leur offre d’un poli Choukran[3] répété en boucle. C’est tout ce qui me reste de mon voyage de fin de rhéto en Egypte, alors je me suis dit, autant l’utiliser. J’aurais peut-être dû m’abstenir. Les gens ont commencé à faire attention à moi. Ils me regardent de biais, comme s’ils me jaugeaient. Ils doivent se demander qui je suis et ce que je fous là, assise depuis des heures au milieu de mes valises. Est-ce que j’attends quelqu’un, et pourquoi personne ne vient me chercher. Qu’est-ce que je pourrais leur dire, au fond ? La famille n’a pas la même valeur selon les cultures. Tiens, ces deux femmes, là-bas, qui discutent. Mère et fille, j’en mettrais ma main à couper. Elles se ressemblent tant. Elles ne doivent pas savoir ce que c’est, d’être coupée des siens, de vivre à côté d’eux sans avoir rien d’autre à partager qu’un repas quotidien sans saveur qu’on engloutit en quelques bouchées rapides avant de retourner à la solitude du canapé surpeuplé pour le programme du soir. Je parie que chez elles, ça fuse de tous les côtés, tout le monde partage tout avec tout le monde, ça siffle et ça chante bon le soleil sur la table comme dans les oreilles, les petits et les grands tous mélangés dans un joyeux capharnaüm où l’on ne parle fort que pour se faire entendre au-dessus des rires. Ça se voit aux petits plis qui leurs courent aux coins des lèvres et aux pépites qu’elles semblent porter dans leurs yeux. À bien y regarder, il y a plus de lumière dans leurs regards couleur de nuit que dans le mien pourtant si clair.

Ou alors, ma mémoire me fait défaut, les mots se sont mixés dans ma tête et j’ai sorti une énormité. Je les ai insultés en pensant les remercier. C’est possible, après tout je n’ai jamais été douée en langues, sauf peut-être en anglais, et encore. Quelle cruche ! Je voudrais sortir mon smartphone et vérifier sur le Net, mais j’ai éteint l’appareil tout à l’heure et j’ai peur de déclencher à nouveau la chasse à l’homme si je le réactive. Je vire à la parano, je suis persuadée que ma mère a mis un tracker GPS sur mon profil. C’est stupide, je le sais, alors je me force à sortir le téléphone de mon sac. J’ai envie de me hurler dessus, de me secouer une bonne fois pour toutes. A quoi ça sert de la fuir si je lui laisse tout pouvoir dans ma tête ? Cependant, après avoir hésité quelques secondes sur le bouton de démarrage, je baisse la tête et remballe l’appareil dans le fourre-tout. J’ai honte.

Les deux femmes de tout à l’heure s’engagent sur la place, la plus jeune chargée comme un baudet de sacs empilés qu’elle tient à bout de bras, l’autre servant de guide à son aînée qui vieillit à vue d’œil. Elle a pris au moins trente ans en dix mètres et je dois revoir mon postulat de départ : il y a au moins deux générations qui les séparent. Elles me dépassent en me saluant d’un hochement rapide de la tête et s’installent quelques mètres plus loin, près du panneau de l’arrêt de tram. Elles conversent à voix basse et s’échangent ce que je crois être les derniers potins du jour dans un débit rapide auquel je ne saisis rien. Elles pourraient tout aussi bien parler géopolitique ou théâtre. À moins qu’elles ne s’interrogent, elles aussi, sur les raisons de ma présence incongrue. Il est vrai que je fais tache, avec mes valises flashy et ma doudoune blanche. J’ai pris ce que j’avais de plus chaud, à la volée, sans réfléchir, pour les enfiler d’une main en laçant mes bottines de l’autre. J’en ressors attifée à l’as de pique, on dirait une pub pour le prochain film de Tim Burton. Je commence à sentir les regards qui pèsent sur moi avec une acuité nouvelle et je resserre mes bras autour de ma taille. Je veux partir.

Il fait tout à fait noir, maintenant, et la fosse qui s’ouvre sous la place est plongée dans le halo sombre et orangé des réverbères qui se reflète sur la ligne de chemin de fer. De temps à autre, un train passe, qui fait trembler toute la structure en béton blanc et couvre pour un instant les bruits de la ville alentour. En surface, là où je suis, ça grouille encore de voitures qui zèbrent notre banc de leurs phares au xénon et s’imbriquent tant bien que mal dans la circulation, évitant de justesse les piétons qui se bousculent sur les voies en gesticulant et les longs serpents gris de la STIB qui se glissent le long du rond-point dans un ronronnement électrique, mais je sais bien que le répit n’est plus très loin. Déjà, peu à peu, la place se dépeuple. Il ne faudra guère plus d’une demi-heure avant que l’endroit se déserte tout à fait. À l’arrêt du tram, les deux femmes se lèvent. Je tourne la tête. Un 55 vient de faire son apparition à l’angle de la rue Van Oost dans un bruit de grelot caractéristique. Je jette un coup d’œil à ma montre, ça doit être la dernière fournée de la journée. Le véhicule se hisse en grinçant sur le talus de la place et ses roues renâclent contre les rails qui l’entravent. Le métal crisse et hulule de douleur tandis que le tram vient se lover autour de la structure qui surplombe le fossé. Il ressemble à un énorme boa constrictor et je m’attendrais presque à le voir ouvrir grand son mufle pour nous avaler tous. Las, le reptile d’acier reste stoïque. Il se contente d’ouvrir les flancs de son fuselage et, serein, déverse quelques quidams affairés qui se hâtent aussitôt tous azimuts, tête baissée et le nez enfoui dans la peluche d’une écharpe, pressés de rejoindre le confort et la chaleur de leur pénates. Je les regarde avec envie disparaître dans la nuit, happés par le ballet des voitures, et la détresse de ma situation m’apparaît dans toute son horreur. Moi, je n’ai plus nulle part où aller et la nuit qui s’installe s’annonce frisquette.

Les deux femmes montent à l’avant du tram, au rythme de l’aînée qui a peine à se hisser sur la plateforme pourtant à quelques centimètres au-dessus du sol. C’est le moment où jamais, je prends mes valises et me jette dans l’ouverture béante qui me fait face. Quelques usagers, casques et écouteurs fichés aux oreilles, me dévisagent d’un air morne avant de reprendre le cours de leur musique. Je ne sais pas où va ce tram. Peu importe, il y fait chaud et le trajet me donnera le temps de réfléchir. J’extirpe ma MOBIB[4] de son étui et la passe le long de la borne de validation avant de crapahuter jusqu’à une place assez spacieuse pour nous loger, moi et mon barda.

Mes voisines de banc descendent deux arrêts plus loin, dans un quartier beaucoup plus animé. Certains commerces sont d’ailleurs encore ouverts, malgré l’heure tardive, et mes sens engourdis se réveillent sous l’action du doux fumet d’une dürümerie[5] toute proche qui s’engouffre par les portes grandes ouvertes. Mes entrailles se rebiffent dans un concert de gargouillis désespérés. Je les muselle de mes deux bras plaqués sur le nombril et détourne le regard par-delà la vitre du tram, vers le trottoir d’en face, loin du snack tentateur. À la poursuite des deux femmes qui s’éloignent bras dessus dessous. J’ai faim.

On a quitté la chaussée de Helmet – il m’a semblé reconnaître le clocher polygonal de l’Eglise de la Sainte-Famille en passant et, surtout, j’ai vu le nom inscrit sur l’abribus – et le tram s’engage dans des lieux qui me sont désormais inconnus. Des ruelles si étroites que les rails occupent tout l’espace et qu’il serait presque possible pour les habitants de se rendre visite d’un simple bond d’un balcon à l’autre. J’ai le vertige à l’idée du sort qui attendrait l’imprudent au seuil de sa porte et je frémis et ferme les yeux lorsque le long serpent de la STIB s’aventure sans hésitation dans la venelle. Je ne me suis jamais avancée si loin dans les communes limitrophes, je ne sais même pas si on y parle davantage une langue que l’autre ni quelle population y trouve refuge chaque soir. Pas que j’aie des préjugés dans un sens ou dans l’autre, mais j’aime quand même savoir dans quoi je mets les pieds avant d’y mettre les pieds. Or, là, je nage dans l’inconnu. Je ne sais pas où va me déposer le tram, si j’en ai encore pour dix arrêts ou deux, et encore moins à quoi ressemble le terminus. Vais-je me retrouver en rase campagne ? C’est possible, après tout. Dans cette ville, tout est possible, on a bien des potagers collectifs aux pieds de nos gratte-ciels, des ruches sur nos toits et un moulin à vent encore fonctionnel avec vue sur quartiers résidentiels. Je jette un coup d’œil autour de moi. Ils sont tous partis, je suis la dernière personne à part le conducteur. Je n’aime pas ça. Je suis une fille de la ville, envers et contre tout. Les espaces trop ouverts et le silence m’angoissent. J’ai besoin du béton et des pavés pour me sentir chez moi. Je vis au rythme de la fourmilière humaine, je surkiffe la proximité envahissante de mes concitoyens, l’odeur d’urine qui souille les entrées d’immeubles, les graffitis sur les murs, les poubelles éventrées aux coins des rues et les sirènes qui déchirent le bruit sourd et perpétuel de la circulation. Enfin, le parc du Botanique offre bien assez de verdure à mon goût pour être exemptée d’aller en chercher ailleurs.

Mes craintes se confirment avec le changement du paysage autour de moi. Les lumières se font plus diffuses, la circulation plus rare. On longe un parc planté de gros champignons sombres, des immeubles à appartements, le top du top du résidentiel des années septante, puis les lumières se taisent tout à fait et j’aperçois, derrière une haie, les pointes émoussées des croix d’un cimetière. Mon moral est à l’unisson de ses pensionnaires.

Enfin, au moment où je pensais avoir atteint le fond :

— Terminus, veuillez descendre du véhicule.

Et merde. Je vais passer la nuit sous les ponts, pour peu que ce bled dispose du matériel nécessaire. Pour la première fois depuis tout à l’heure, je regrette ce foutu caractère qui est le mien. Qu’est-ce qui m’a pris, encore ?  Je le sais bien, pourtant ! Je ne dois pas prendre de décisions hâtives. Jamais. Ça ne me réussit pas. Pourtant, je continue, encore et encore, comme si mon cerveau se mettait en berne dès qu’on me contrarie. Je me prends les pattes dans mes valises et, de rage, les balance contre les barrières de l’arrêt. Le chauffeur, descendu fumer une cigarette, observe mon manège d’un œil torve. Son silence réprobateur me glace et je baisse les yeux, embarrassée. Je n’étais pas comme ça, avant. Je prenais le temps d’évaluer les conséquences, de définir une stratégie. J’étais une adulte responsable, saine et raisonnée. Toujours le mot exact, le geste posé. Je savais exactement qui j’étais et où j’allais. Le monde était à ma portée, j’avais juste à tendre la main. Je l’ai peut-être trop tendue, en fait. La vie y a mordu à pleine dents. La version qui laisse des traces, de celles qui ne s’effacent jamais. Tu parles d’un héritage du passé. J’en deviendrais presque nostalgique, si je pouvais découpler cette partie de ma vie du reste. Mais c’est impossible, alors autant continuer avec les séquelles. Pour le meilleur et pour le pire.

Et j’ai déjà vécu le pire.

Je rassemble mon attirail et, sans un regard pour le chauffeur qui écrase sa cigarette, je traverse la rue en cahotant sous le poids de ce qui est à présent ma maison et toutes mes richesses. Dieu merci, l’endroit n’est pas tout à fait abandonné. Un reste de civilisation est venu s’établir en frange de ce no man’s land : une caravane plantée sur un coin de parking, entre un panneau publicitaire et le quai d’une gare de transit. Un fritkot[6]. Ouvert, si j’en crois le cornet de frites en plastique rétroéclairé qui clignote sur le toit. La terre promise ! Je crève la dalle, il faut que je mange.

La tenancière a dû en voir d’autres car elle me virgule un coup d’oeil amusé tandis que je nous hisse, mes valises et moi, par la porte vitrée du snack. Dans un coin, accoudé à ce qui devait être à l’origine une étagère, un client picore, le nez plongé dans sa maxi-frite-cervelas-moutarde. J’en salive d’avance. Il doit être affamé, lui aussi, ou alors c’est une question de jugeote dans ces contrées, mais il ne m’accorde aucune attention. Je ne vais pas m’en plaindre, c’est exactement ce que je souhaite. Mes bagages aux pieds, je me tourne vers la propriétaire qui attend près de sa caisse enregistreuse. Elle n’a rien de la matrone grasse et pesante telle qu’on l’imagine. Sèche, nerveuse et à peine plus grande que moi, ses épaules sont à niveau de comptoir. Elle me dévisage d’un air goguenard.

— Dites donc, vous ne voyagez pas léger, vous.

Une babelutte[7]. Je reconnaîtrais l’espèce les yeux fermés. Je sais comment la gérer, c’est un legs de mes études, presque une déformation professionnelle, si je pouvais y prétendre. Je hoche la tête et baisse les yeux sur un sourire timoré. Surtout ne pas répondre, exciter sa curiosité, nourrir son imagination, la faire travailler.

— Vous faites des mitraillettes[8]?

J’ai parlé à mi-voix, d’un souffle haché d’hésitation. La femme jette un coup d’œil derrière elle et opine d’un mouvement bref. Son visage est redevenu grave.

— Vous ne mangez pas léger non plus, je vois.

Bingo, elle accroche. Quoi qu’il arrive, désormais, elle se souviendra de moi comme de quelqu’un qui avait peur. Elle se rangera de mon côté. J’accentue le sourire et me réfugie derrière un écran de timidité en sortant un billet de cinq euros.

— J’ai faim.

C’est la stricte vérité.

Elle empoche l’argent d’un geste vif et s’affaire aussitôt derrière ses cuves à graisse.

— Vous partez en voyage ?

— Si on veut.

Elle lâche son panier à frites et me considère en silence. Je la vois hésiter un moment, comme si elle cherchait quoi dire, puis secoue la tête en soupirant, tout à fait apitoyée sur mon sort. Je glisse un coup d’œil en coin vers l’homme toujours attablé et pince les lèvres dans une parfaite imitation de l’embarras. Le visage de ma matrone s’éclaire aussitôt.

— C’est Paulot qui vous inquiète, ma petite ? ne vous bilez pas, va, il est sourd comme un pot ! Hey Paulot ! Paulot ! vous voyez : aussi hermétique qu’un tupperware.

Je n’avais pas pensé à ça. Je préférais mes théories.

— Vous n’avez pas peur, toute seule, ici ?

La question m’a échappée, sans y avoir vraiment réfléchi. Non que l’endroit soit si isolé, le parking fait face à un mur de maisons et il y a du passage, mais il y fait sombre et Paulot semble un bien piètre protecteur. Je la vois tiquer et ses yeux s’étrécissent, suspicieux. Je me reprends aussitôt.

— Je…j’ai peur du noir.

Ça suffit à la détendre. Elle m’indique du pouce une petite pancarte au mur derrière elle. Je protège mon maître. Je fronce les sourcils, surprise, et me mets sur la pointe des pieds pour suivre son regard, par-dessus le comptoir. À ses pieds, près de la porte de sortie, un énorme bouledogue somnole sur une carpette.

— Il s’appelle Duranfor, s’esclaffe-t-elle.

Elle prend une grosse voix et singe ledit époux :

— Prends Duranfor avec toi, on ne sait jamais. Plutôt malin, non ?

Elle attend que je réagisse, aussi esquissé-je un sourire poli. Que faire de plus ? Je ne peux pas lui dire que son mari a piqué son jeu de mots d’une série américaine. Veronica Mars. J’ai arrêté de regarder quand Logan a quitté la série.

Une cuve se met à biper. Signal universel, les frites sont prêtes. En quelques secondes à peine, la gérante du fritkot finalise ma mitraillette qu’elle me tend sur un petit plateau en plastique rouge.

— Je vous en ai mis un peu plus, me glisse-t-elle avec un clin d’œil.

Cet élan de générosité, aussi infime soit-il, est le premier que je reçois depuis belle lurette. Il me surprend autant qu’il me touche et je réprime avec difficulté les larmes qui me montent aux yeux. Je me sens coupable, tout à coup. Idiote, aussi. Mon radar est dans le même état que mon cerveau, j’avais tout faux, depuis le début. Je croyais tomber sur quelqu’un qui se nourrissait du malheur des autres, je voulais l’utiliser à mon profit, mais cette femme, elle ne m’a encore posé aucune question personnelle. Elle s’en fout. Trop habituée aux égoïstes, déformée par eux, il ne m’était même pas venu à l’esprit que des gens pouvaient encore être simplement humains. Dignes. Mon trouble n’échappe pas à ma bienfaitrice, laquelle se méprend cependant sur la cause. La faute à mon coup d’œil vers Paulot, tout à l’heure.

— Il ne l’emportera pas au paradis, va, cet enfant de salaud.

Je tressaille. Ma vie vient de faire un bond dans le temps. J’ai déjà vécu ça, il y a longtemps. Décidément, ma vendeuse de frites vise juste. Un peu tard, mais juste. Elle a raison, il ne l’a pas emporté au paradis.

Moi non plus.

Je secoue la tête, retour au temps présent, et me penche sur la mitraillette qui flaire bon le graillon. Je dévore la première bouchée tout rond, presque sans la mâcher. Si l’estomac soupire de contentement, mon  ventre n’en peut plus de se tordre et je sens qu’il va falloir que je me contienne si je ne veux pas me rendre malade. Enfin, avec la nourriture qui glisse le long de ma gorge, je sens l’énergie affluer peu à peu. Ça relance la machine et je repasse le fil des événements sous un prisme nouveau. C’est du délire. Hier, j’étais Trumpette en marche et aujourd’hui, une demi-SDF qui chiâle devant trois frites gratuites. Il faut que je me ressaisisse. Et pas qu’un peu. Trouver un boulot, reprendre la place qui est la mienne, celle que je me suis fixée. Objectif : 10, rue de la Loi. Il est temps de m’y mettre.

Mais d’abord, assurer l’immédiat.

Pour la première fois depuis longtemps, une éternité, je sais ce que je dois faire. Ce que j’aurais dû faire depuis que j’ai poussé la porte de ce snack. Ce que toute personne un peu sensée aurait fait à cette heure tardive. Quand je relève la tête, mes larmes ont tout à fait disparu et c’est d’une voix sûre que je m’adresse à la brave dame derrière son comptoir.

— Vous savez où je peux trouver un hôtel ?

 

 

[1] Vantard. Littéralement « gros cou » en Bruxellois.

[2] Société des Transports Intercommunaux de Bruxelles

[3] Merci, en arabe

[4] Acronyme de MOBility In Belgium, carte électronique nominative servant de support unique pour les titres de transport des quatre opérateurs de transports publics belges (De Lijn – Flandre, TEC – Wallonie, STIB – Bruxelles et la SNCB – réseau national des chemins de fer)

[5] Snack Kebab en Belgique

[6] Friterie, à Bruxelles

[7] En dialecte bruxellois, quelqu’un qui bavarde beaucoup, qui aime parler.

[8] Demi-baguette contenant une viande cuite, des frites et de la sauce, menu typique servi dans tous les snacks du pays.

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