1. Kennedy & Moi

« Ne vous demandez pas ce que votre pays peut faire pour vous, mais ce que vous pouvez faire pour votre pays ».

Cette phrase de Kennedy, accueillie en 1961 sous les ovations d’une foule en liesse, je me la ressasse avec amertume tandis que je martèle d’un pas cadencé les avenues encore désertes de ma ville endormie. Je ne risque pas de faire grand-chose pour le peuple américain, et pour cause : j’habite Bruxelles. Oui, ce cloaque du monde civilisé, ce trou à rats, ce petit bout d’enfer, comme dirait l’autre. Il faut que j’arrête de penser à lui, ça me fait bouillir de l’intérieur et ce n’est pas bon pour mon sang de pingouin. Déjà, ça fait à peine quelques minutes que j’ai quitté mon appartement et j’ai envie de retirer ma veste. Je suis en nage par trois degrés celsius ! Je ne peux pourtant pas me balader en simple t-shirt, c’est un coup à attraper la crève. Sans compter que, bien qu’encore engourdis, mes voisins commencent à pointer le nez hors de chez eux. Les gens vont me prendre pour une folle. Qu’importe, après tout, je préfère encore passer pour une détraquée que me fondre dans la masse grouillante de tous ces moutons bêlants. Hop, ni une ni deux, je prends ma décision et fais glisser le tissu matelassé. Le vent se rue sur mes avant-bras et les mords de toutes ses forces. Je ne sens rien. Il peut toujours essayer, je suis immunisée : le feu vient de l’intérieur, il s’active au creux de mon ventre et court sous la peau. J’ai presque l’impression de voir de la vapeur perler à la surface et m’envelopper tout entière, comme surprise d’être là et ne sachant trop que faire. Mais je continue à marcher et l’abandonne derrière moi.

Je traverse la Rue Royale et me presse le long du Boulevard Bischoffsheim. J’ai abandonné l’idée d’arpenter les trottoirs jusqu’à ce que l’énervement passe. Il me faut de l’activité, du mouvement. Sur la petite ceinture, les premières voitures se talonnent et se doublent dans une masse indistincte, s’engouffrant à toute vitesse dans les tunnels qui les avalent sans scrupule pour les recracher vingt mètres plus loin. Elles entament les premières étapes d’un rituel quotidien. Bientôt, elles seront trop nombreuses et déborderont sur les allées parallèles, en surface, là où le piéton ne pourra échapper à la pestilence de leurs pots d’échappement. Mon contemporain est à l’image de ces véhicules nauséabonds, un engin dénué de volonté propre qui répond aux commandes du premier abruti venu et pète et chie sa merde sur le monde jusqu’à ce que mort s’ensuive. Il me dégoûte.

Un col blanc engoncé dans un manteau d’alpaga, malette en cuir à la main, chaussures noires rutilantes aux pieds, croise mon chemin et me dévisage avec circonspection. Il désapprouve ma dégaine et semble sur le point de me faire une remarque. Je plonge mes yeux droits dans les siens et lève le menton, mâchoires serrées. Vas-y, mon gars, fais-moi plaiz ! Make my day, punk ! Je me sens comme Dirty Harry, mais sans le Colt Magnum et avec les cheveux longs, une paire de loches et trente centimètres en moins. Il a dû lire la menace dans mes yeux parce qu’il perd tout de suite de sa superbe, détourne le regard et presse le pas en me croisant. Je renifle de mépris et pousse la provocation jusqu’à me retourner sur lui. Ouais, dégage, ducon !, pensé-je en rougissant moi-même de cette facette de plus en plus crâneuse dont j’ignorais jusqu’à l’existence vingt-quatre heures plus tôt.

Je sais où je vais, maintenant. Ca m’est apparu comme une évidence il y a tout juste une demi-seconde et je me planterais bien le plat de la main au milieu du front pour ne pas y avoir pensé plus tôt. Eurêka, mais c’est bien sûr ! J’ai passé Madou et j’embraye sur le Boulevard du Régent. Plus que quelques minutes et j’y suis. Tant mieux, ça me laisse le temps de me préparer. Pas trop, cependant. J’aime bien le spontané, l’immédiat, j’ai encore envie de me surprendre, de voir ce qui va surgir de mon cerveau survolté. J’ai fait sauter toutes les barrières et lâché les chiens. Cave Canem, les mecs !

Cinq minutes plus tard, j’ai dévalé la rue de la Loi, contourné par la rue Ducale, bifurqué sur la rue Zinner et je me pointe face aux deux gusses qui tiennent l’entrée de l’Ambassade, caparaçonnés comme pour le débarquement, mine patibulaire et M16 en travers de la poitrine. Je me carre devant eux, bien plantée sur mes deux jambes, les poings sur les hanches, et je les dévisage de la tête aux pieds. Longtemps. En prenant soin de bien montrer tout le mépris qui me bouffe depuis que le Trumpissime est montée à la tribune. A un moment, je me dis que c’est quand même ballot de pas avoir un ou deux photographes dans le coin parce que ça ferait une putain de chouette photo, cette petite brunette en t-shirt, jeans et baskets, si vulnérable face aux deux GIs en tenue complète. La liberté défiant l’oppresseur. Ouais, enfin, on peut rêver, aussi.

Je les toise, sans rien dire, les détaillant avec morgue et ostentation. Je veux qu’ils lisent bien la colère qui me ronge et me brûle et me torture. J’en suinte. Mais ils se contentent de me fixer avec leurs yeux morts sans bouger d’un pouce. Notre manège semble pourtant intriguer un troisième homme qui était jusque là resté planqué dans sa guérite. Un gradé, sûrement. Il n’est pas habillé pareil que ses ploucs. Il sort et glisse quelques mots rapides à l’un des deux potiches qui baragouine en retour. Il a à peine désserré les dents et ses mandibules de requin n’ont presque pas bougé, pourtant, ça a dû être très drôle parce que tout à coup, les voilà tous les trois qui s’esclaffent et je me prends le camouflet en pleine face.

C’en est trop ! Je m’avance d’un pas et, sans avoir même le temps de comprendre ce qu’il me prend, voilà que je prends le GI à partie et lui envoie, venu du plus profond de moi-même, un énorme crachat dans la figure.

– You cunt ! You fucking cunt !

Je hurle et ma voix se brise sous la rage qui me fait vibrer tout entière. Je lui sors le palmarès complet des insultes Made in America, sans distinction ni à propos. Je décline le répertoire complet, de Shakespeare à Tarantino et quand je n’en trouve plus, j’embraye sur le Français, le Brusseleir et même quelques restes de Wallon. Mon cirque commence à attirer la foule et je gagne en confiance. Les Américains s’arrêtent de rire et leur mine fermée me confirme que je fais mouche. Je les houspille, les malmène, les mitraille en faisant feu de tout bois. Ca fuse de tous les côtés et dans toutes les langues. Les badauds s’arrêtent et s’interrogent les uns les autres. J’en profite pour placer quelques slogans anti-President Elect. Ma fureur en anime d’autres et même si la majorité reste encore très frileuse, quelques spectateurs m’encouragent et jalonnent chaque saillie de vifs hourras et d’applaudissements. Je me sens pousser des ailes, plus rien ne peut m’arrêter et je vais jusqu’à provoquer les trois pignoufs au contact. J’aurais mieux fait de m’abstenir, j’ai mis les pieds dans l’enceinte.

Je suis officiellement sur le territoire américain.

C’est fou comme ces mecs sont bien entraînés. Ca va super vite, je ne l’ai pas vu bouger. Me voilà immobilisée, garrottée et emportée vers l’intérieur du bâtiment. Je me débats et je continue à beugler. Fascistes ! Nazis ! Des protestations et des cris montent de la foule, mais j’en vois déjà qui brisent les rangs et s’éloignent à vive allure. Tout cela ne les regarde plus. Je rue et me cabre et l’arrière de mon crâne va heurter la bouche du GI. Prends ça dans les ratiches, t’auras l’air moins ultrabright, connard ! Merde, ça fait super mal, en fait. Je me suis presque assommée toute seule. La porte se referme sur moi et coupe net la clameur du dehors. Le GI me laisse tomber sur une chaise et me fixe d’un regard noir.

– Don’t you even move, bitch !

Son collègue m’observe de haut, le visage barré d’un petit rictus mauvais tandis qu’on me menotte à la table.

 

5 réponses à “1. Kennedy & Moi

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