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La question est si stupide, si impertinente, si inopportune, que vous ne pouvez vous empêcher de marquer un temps de pause, sourcil arqué et sourire en coin, amusé.
– Sérieux ? C’est pour ça que je suis là ? Mais qu’est-ce qu’on s’en fout, que je sois heureux au travail ? Ce qui compte, c’est que je sois heureux en-dehors du travail, dans ma vraie vie ! Le boulot, c’est bien gentil, mais c’est juste alimentaire. De quoi me payer ce que je veux vraiment faire. Ma vie, elle commence dès que je sors du bureau. Alors, franchement, gravir les échelons, les délires ambitieux, tout ça, non merci, ce n’est pas pour moi. Je suis là huit heures par jour, pas une minute de plus !
Votre double ne répond rien. Il a conservé, collé sur ses traits, ce fin sourire que vous connaissez bien. Vous avez le même.
– Tant mieux, déclare-t-il d’une voix où vibre la sincérité. Si tel est vraiment ton sentiment, alors je suis navré(e ) de t’avoir fait te déplacer jusqu’ici. À moins que…
Il se tourne et semble s’entretenir à voix basse avec quelqu’un demeuré jusqu’ici hors-champ. Vos yeux s’étrécissent tandis que vous sentez la méfiance s’insinuer dans vos veines. Mû(e ) par un réflexe idiot, vous vous penchez, tendez le cou et vous tordez pour tenter d’apercevoir ce nouvel arrivant dont vous ne saviez rien. Tentative d’autant plus inutile que bientôt, votre double se tortille sur son siège et se recule dans un coin de l’écran, cédant le passage à non pas un, mais bien deux nouvelles moutures…de votre propre personne ! On nage en plein délire ! Stupéfait, vous les regardez s’installer et répondez même à leurs saluts. Vous avez dépassé le stade de vous demander pourquoi vous vous dites bonjour à vous-même. Il y a des questions qu’il vaut mieux laisser sans réponse.
Maintenant qu’ils sont face à vous, vous constatez quelques différences. Des rides qui ne figurent pas encore sur votre visage se creusent un chemin irréversible sur les leurs, des stries blanches et grises se mêlent à la couleur de vos cheveux. Les différences s’observent aussi entre eux.
– Toi. Dans cinq et dix ans, explique votre double. Ils viennent s’assurer que tu ne te voiles pas la face et que ce je-m’en-foutisme que tu affiches avec tant de morgue aujourd’hui ne te reviendra pas dans les dents comme un boomerang demain ou après-demain. En bref, es-tu sûr que tu pourras continuer comme ça indéfiniment ? est-ce que tu peux jurer, sans l’ombre d’un doute, que tu ne regretteras jamais le chemin que tu suis ? Que tu ne te languiras pas de ces embranchements croisés en cours de route et que tu n’as pas empruntés ?
Les deux autres doubles approuvent d’un hochement de tête et, de concert, trois paires d’yeux identiques – les vôtres – se tournent vers vous, la pupille en point d’interrogation?

Ils insistent, les bougres ! Cela aura-t-il raison de votre détermination ?

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