Untitled design (14)

Vous baissez les yeux et gardez le silence un long moment. Vous ne savez comment ni que répondre. Que veulent-il entendre, au juste ? Que vous aviez des rêves et que vous les avez abandonnés en chemin ? Ils le savent mieux que vous, ça. Ou du moins aussi bien que vous. Ils sont vous ! Et puis, n’est-ce pas le lot de la grosse majorité d’entre nous, ici-bas ? Si nous étions nés pour réaliser nos rêves, ça se saurait, non. Depuis le temps ! Vous imaginez un peu le bordel si on venait à décréter ça en place publique ? Quelle anarchie ! Déjà, il vous vient à l’esprit une bonne demi-douzaine de métiers qui n’auraient juste jamais vu le jour. Eboueur, tiens, pour commencer. Vous imaginez mal quelqu’un fantasmer sur le ramassage des ordures ménagères et le délicat fumet des pelures de patates en semi-décomposition. Or, ça foutrait en l’air les rêves de pas mal de monde si personne ne s’en occupait. Idem pour les femmes de ménage, d’ailleurs. Ou les égoutiers, les proctologues, les avocats fiscalistes, les risk managers, les compliance officers, les gigolos et les putes, maintenant qu’on en parle. Difficile d’imaginer des petits garçons ou des petites filles pondre une longue rédaction sur le thème de « plus tard je serai… » en soupirant d’extase devant ces prospects-là. Comme tous les gosses de leur âge, leurs rêves devaient plutôt prendre les couleurs de la police, des pompiers ou d’un show-business moins underground. Vous repensez à cet(te) ado boutonneux(se) qui refaisait le monde chaque soir dans son lit, tour à tour rockstar ou Nelson Mandela (Mère Teresa) jeune, parfois même les deux. Vous, à dix-huit ans. Vous n’étiez pas unique, vous non plus. Ces rêves-là ont été caressés par des générations entières de gosses ! Mais pour autant d’appelés, combien d’élus, en réalité ?
Votre impuissance se mue en frustration, puis en colère. De quel droit vous font-ils subir ça ? Vous serrez les dents et relevez la tête.
– C’est quoi, ces conneries ?! Vous croyez que c’est facile, peut-être ? OK, je ne suis jamais devenu(e ) …. (*), mais ça ne veut pas dire que j’ai raté ma vie !
En face de vous, votre double lève les mains en signe d’apaisement, mais vous êtes lancé(e ) à plein régime et plus rien ne peut vous arrêter. Le barrage des frustrations est rompu et vous attaquez sur tous les fronts. Les rêves, c’est bien joli, mais il faut vivre, d’abord. Payer le loyer, la maison, la bouffe, l’eau, le gaz et l’électricité. Élever les enfants. Faire des économies, parce qu’on ne sait jamais ce qu’il peut se passer. Ne pas se faire écraser par le système qui vous garde dans un état de survie constant, la tête juste assez hors de l’eau pour que vous ne vous noyiez pas, sans vous autoriser à passer à l’étape suivante. Ça ne serait pas rentable. La société doit continuer à exister, à tous les niveaux. Il faut des gens comme vous, c’est comme ça, c’est tout.
– J’aurais aimé vous y voir, tiens ! Mais d’ailleurs, que j’y pense, si je suis ici, c’est que vous y êtes passé(e )s aussi et que vous n’avez pas fait mieux que moi ! Alors, ça suffit ! Vous me faites marrer avec vos « vis tes rêves, accomplis ton destin ». Des conneries, oui ! Moi, je l’ai compris, ce monde. On a beau nous sortir tous ces idéaux d’avenir et de prospérité, pour l’individu comme pour la collectivité, la vérité est que la vaste majorité d’entre nous est condamnée, dès la naissance, à baisser la tête et bosser comme un forçat ne fut-ce que pour conserver sa place pourrie dans la société tandis que quelques rares élus font bombance et en profitent comme des malades. Faut arrêter de se voiler la face, les mecs (filles) ! c’est comme ça depuis l’origine du monde et ça le restera jusqu’à ce qu’on fasse péter cette bonne vieille planète et qu’on disparaisse tous dans un grand feu d’artifice cosmique. Vos histoires de grandeur et de réussite, c’est l’équivalent adulte du conte de fée. Ça met des étincelles plein les yeux et ça nourrit l’imbécile qui veut y croire d’assez d’espoir pour qu’il continue encore un peu à courber l’échine et à supporter son lot quotidien sans se balancer une balle dans le crâne ou monter une révolution. De temps à autre, quand on n’en peut plus, que le fardeau devient trop lourd, on se raconte l’histoire incroyable de ce mec ou de cette fille qui, parti(e ) de rien, a monté un empire et hop, la machine est de nouveau chargée et c’est reparti pour un tour. On passe sa vie à baver sur la vie des stars sur Internet. Merde, on paie pour ça ! c’est quand même bien foutu, la vie moderne. Y’a rien qui a changé. Les riches, c’est fait pour être très riches, les pauvres pour être très pauvres. Merci, Don Salluste ! À quoi vous croyez qu’elle sert, la Loterie Nationale, à votre avis ? Et tous ces mails qu’on nous balance, jour et nuit ? « vous avez passé deux jours à Meudon ? Tentez Papeete, vous serez conquis ! », « Vivez la vie de Kim Kardashian avec le nouvel iPhone 2000. Shake your booty & go get one ! »…. on part en vacances, on s’achète un nouveau jeu vidéo, ou de jolies fringues. Le dernier smartphone à la mode. Tout pour oublier deux minutes qu’en fait, on s’en sortira pas. Des vendeurs de rêves. Et on marche. Comme des cons. Les autres, eux, ceux qui se débattent, ils finiront dans le caniveau. C’est ça, la vie.
Vous vous arrêtez et reprenez votre souffle. Vous êtes fatigué(e ), épuisé(e ). Vous accusez le coup. Le gros de la colère s’est envolé, gaspillé, dépensé dans votre monologue enflammé. Ne reste que l’amertume qui vous use et vous consume. Bientôt, il ne restera plus que des cendres et c’est tout. Vous soupirez.
– C’est dégueulasse, ce que vous faites.
Vos doubles échangent des regards consternés. Le plus vieux d’entre eux toussote et finit par s’avancer vers la caméra. Par se pencher vers vous, accoudé sur les genoux, cherchant à capter dans le sien ce regard fuyant qui est le vôtre.
– C’était vraiment ton objectif de vie, ça ? Monter un empire ? Vivre la vie de Kim Kardashian ? Ou c’était juste un fantasme, un rêve à peine articulé ? Même pas vraiment souhaité ?
Sa voix s’est faite douce et veloutée, pour ne pas vous brusquer. Vous haussez les épaules. Blasé(e ), écœuré(e ).
– Un objectif de vie, un rêve, qu’est-ce que ça change, de toute façon ?
Il sourit.
– Tout, justement. Le premier touche à tes valeurs, à qui tu es, au plus profond de toi, tes aspirations et tes convictions en tant qu’être humain. Il s’inscrit dans une réalité qui t’est intrinsèque. Il t’est si intimement lié que tu ne peux concevoir la vie que dans sa réalisation. Une vie qui vaut la peine d’être vécue, je veux dire. Même à demi, même à un dixième. Tout autre scénario n’aboutirait lui qu’à ta destruction, au sens littéral comme au figuré. Suicide, drogues, alcoolisme, dépression, radicalisation, vandalisme, burnout, fuite en avant, sans but et sans réflexion, sont autant de signe que tu as quelque part pris le mauvais chemin. Que tu t’es égaré en cours de route. Et le fait que tu te sois choisis des rêves en écran de fumée, en histoire, comme tu le dis si bien, qu’on se raconte le soir au coin du feu pour se divertir est une preuve encore plus marquante.
Qu’est-ce que c’est que cette histoire, encore ? Vous froncez les sourcils et virgulez un coup d’œil circonspect à ce vieux double qui vous couve d’un sourire presque pa(ma)ternel. Ceci n’échappe pas aux deux autres qui se précipitent à la rescousse de leur alter ego.
– Ce qu’il(elle) veut dire, c’est que le désenchantement que tu éprouves aujourd’hui n’est pas une fatalité de la vie, commence celui qui vous ressemble le plus. Juste un signe que ton inconscient t’envoie pour te dire « non ! Ce n’est pas par là que tu dois aller ! Tu n’y seras pas heureux(se) ! ».
Il se tourne vers ses deux compagnons et secoue la tête.
– On va un peu trop vite. Beaucoup trop vite, même. Regardez-le(la), il(elle) ne comprend pas un traître mot de ce dont nous parlons. Si on continue, on va le(la) perdre. Or, comment voulez-vous qu’il(elle) règle le tir si on ne lui donne pas les bons outils pour y arriver ?
Le silence s’installe tandis que vos doubles se concertent. Votre regard va de l’un à l’autre, sautant de tête en tête comme la bille d’un vieux karaoké sur les paroles, mais leur échange reste muet et aucun ne fait attention à vous.
– Si je vous emmerde, vous le dites tout de suite…
L’effet est immédiat.
– Désolé(e ), fait l’un des doubles avec un petit sourire contrit. OK, reprenons depuis le début. Si je te donne le choix entre manger une crème glacée allongé(e ) dans un hamac au soleil ou courir les 20kms de Bruxelles, qu’est-ce que tu choisis ?
Vous réprimez un éclat de rire. Y’a-t-il vraiment besoin de réfléchir à ça ?
– La crème glace, quelle question !
Votre double baisse les yeux et sourit. Ce même fin sourire qui flottait tout à l’heure sur son visage. Ce sourire que vous connaissez par cœur. Il prépare quelque chose.
– Parfait. Si maintenant je te donne le choix entre une semaine de congé maintenant, gratuite, en plus de ton solde annuel, ou trois semaines l’année prochaine, tu prends quoi ?
Le choix est moins évident et vous prenez le temps de réfléchir avant de répondre.
– C’est tentant, mais je prendrai quand même la semaine maintenant. Parce que c’est maintenant que j’en ai besoin. Si j’attends, je n’aurai peut-être même pas la possibilité d’en profiter. Je serai trop épuisé(e )…
Vos doubles se consultent d’un rapide mouvement de la tête, mais ne commentent pas.
– OK, dernière question. Si tu avais le choix de travailler quarante heures par semaine, cinq jour sur sept, quarante-cinq semaines par an à un boulot qui te fait chier/t’ennuies ou soixante heures par semaine, sept jours sur sept, cinquante-deux semaines par an à ton « dreamjob », tu prendrais quoi ?
Vous soupirez, excédé(e ). Vous n’avez jamais entendu questions aussi idiotes.
– Encore un no-brainer ! Je prendrais la seconde option, bien sûr.
Les trois doubles échangent un nouveau regard. Leur sourire s’est affirmé.
– Donc, tu serais prêt(e ) à y sacrifier ton temps libre ?
– Il faut vraiment que je me répète ?
Vous ne faites aucun effort pour cacher le sarcasme. Ils jouent aux idiots et vous détestez ça. Ils devraient le savoir, d’ailleurs ! Ce n’est pas comme s’ils ne vous connaissaient pas. Il ne génère cependant aucune des réactions auxquelles vous vous attendiez. Aucun sourire d’amusement. Pas la moindre grimace de contrariété. Juste un regard d’une fixité morbide sur un visage impavide.
– Alors, pourquoi tu ne le fais pas ?
Une nouvelle bouffée de colère vous submerge. On est de retour au point de départ, comme s’ils n’avaient rien retenu de ce que vous leur avez dit. Vous vous apprêtez à les insulter copieusement, mais le plus vieux intervient.
– Je vais te dire, moi, pourquoi tu ne le fais pas, coupe-t-il d’une voix sèche. Parce que ce que derrière tes grands airs de vieux briscard cynique, tu t’es laissé prendre au même piège que tous les autres. La seule différence est dans les moyens que ton cerveau a déployés pour te leurrer. Tu te fous de la gueule de tes contemporains parce qu’ils compensent leur routine avec l’espoir d’une vie meilleure en priant le dieu lotto et tu ne te rends même pas compte que toi, tu la justifies en te persuadant que, de toute façon, il n’y aura jamais rien d’autre, alors autant faire contre mauvaise fortune bon cœur.
Vous ouvrez la bouche, puis vous vous ravisez et vous contentez de le fusiller du regard en rejetant tous les arguments qui vous viennent à l’esprit.
– N’importe quoi.
Mais votre voix manque de conviction. Votre double a touché juste et vous le savez. Son cadet embraye aussitôt :
– C’est le principe de jouissance. Une forme d’instinct de survie sophistiqué qui pousse chaque être à toujours choisir la solution qui, à court terme, soit lui apportera le plus grand plaisir, soit lui évitera le plus grand inconfort.
– La solution de facilité, en gros, vous entendez-vous bougonner.
Votre double secoue la tête sur une mimique sceptique.
– Tu ne captures que la moitié de la définition, avec ça. Pour te parler en des termes plus modernes, c’est comme si, devant chaque choix, ton cerveau se basait sur un calcul de coûts et bénéfices à court terme. À chaque fois, il choisira celui pour lequel son ratio de rentabilité immédiat sera le plus important.
Il s’interrompt pour vous laisser le temps de digérer l’information. Ça a du sens, c’est même si évident qu’alors que vous n’en connaissiez pas la première lettre il y a cinq minutes, vous considérez le principe comme faisant partie des connaissances basiques, au même titre que « le feu ça brûle et la glace c’est froid ».
– Mais quel est le rapport avec ce soi-disant piège dans lequel nous sommes tous tombés ?
Vos doubles ne tentent plus de masquer le sourire qui s’épanouit maintenant librement sur leurs visages.
– Ah ça, entame le plus vieux avant de céder la parole à son puîné.
– Les miracles du cerveau. C’est simple, en fait. Le cerveau va toujours prendre la décision qui s’inscrit dans le respect du principe de jouissance. Ce qui ne l’empêche pas, en même temps, de se poser des questions sur les conséquences de cette décision. En effet, l’un des propres de l’Homme est sa capacité à se projeter dans l’avenir. Le but étant de confirmer que la décision prise à court terme est la bonne à long terme également. Ce qui, bien sûr, n’est pas toujours le cas.
Vous hochez la tête, en pleine réflexion. Vous repensez aux questions du début.
– Je vois. À long terme, il sera toujours préférable d’être sportif que de se gaver de sucreries…
– Voilà. Lorsqu’il y a incompatibilité entre les résultats de ses calculs, le cerveau doit arbitrer. Mais vu qu’il appliquera toujours le principe de jouissance, son instinct va le pousser à prendre des décisions qu’il sait ne pas être les plus pertinentes à long terme.
– Mais c’est complètement débile !
– Tout à fait, approuve votre double, mais ça n’est pas tout. Vu qu’il sait qu’à long terme la décision n’est pas bonne et pour éviter de s’engager dans des boucles de calculs inutiles du style « à court terme, c’est bien, oui, mais à long terme, c’est mal, oui, mais on s’en fout, à court terme c’est bien, oui, mais à long terme, etc. », il va se construire une parade qui coupera court à la discussion. Il va se mentir
– Hein ?!
Votre stupéfaction est telle que vous avez l’impression que votre mâchoire vient de se décrocher d’un coup, ce qui amuse beaucoup votre double.
– Il va se mentir. Il va construire une explication plausible pour justifier sa décision et couper court à toute discussion. Tu t’es déjà demandé comment un être doté d’une grande intelligence pouvait être si stupide qu’il se tuait bouffée après bouffée de cigarette ? Comment un diabétique pouvait se gaver de sucrerie au point de se retrouver amputé d’un pied au bout d’une dizaine d’années ? Il sait pourtant qu’il va le payer, et cher. Mais voilà, il a construit son argument. « Faut bien mourir de quelque chose », « De toute façon, je n’ai pas le choix, même si je faisais attention j’y passerais », « Mon grand-père a fumé toute sa vie et ce n’est pas ça qui l’a tué », etc.
Vous fermez les yeux en sentant le feu vous monter aux joues.
– On est de toute façon condamnés à bosser toute notre vie comme des forçats pendant que d’autres font bombance…
Vous ouvrez les yeux et votre voix fait écho à celle du double qui vous observe avec sympathie. Vous vous sentez stupide, tout à coup. Pourtant, quelque chose vous dérange.
– Une minute ! Si le principe de jouissance s’applique à tout moment, pourquoi est-ce qu’à la troisième question, j’ai répondu en prenant la solution qui me coûterait le plus d’efforts ?
– Parce que la masse des bénéfices dépassait de loin tout ce que ça pouvait coûter comme efforts supplémentaires, répondent les doubles en chœur.
La vérité vous apparaît enfin, nue dans la lumière crue de cette fin d’après-midi ensoleillé.
– Mais alors…pourquoi est-ce que je ne le fais pas ?
– Parce que ton cerveau te ment. Parce qu’il t’a persuadé que c’était une mauvaise idée. Parce que s’il est conscient que, toute autre chose restant égale par ailleurs, tu serais plus heureux(se) en réalisant tes rêves, il sait que la transition prendra du temps et il est lui-même terrorisé à l’idée d’affronter les efforts qui te seront demandés pour arriver à accomplir cet objectif qui te définis. Parce qu’il y a un risque que ça ne fonctionne pas et qu’il veut te protéger de tout risque, de toute déconvenue. Parce que, malgré toute sa puissance de calcul, le cerveau reste humain, avec ses imperfections et ses doutes.
C’est étrange, mais pour la première fois depuis le début de cet entretien, malgré les vérités que vous venez de vous prendre dans la figure, une lueur vient de s’allumer au fond de vous. Un espoir, encore ténu et fragile, mais qui grandit et se développe au fur et à mesure que vous prenez conscience de l’ampleur de la mascarade invisible dont vous avez été si longtemps le jouet. Ce changement n’échappe pas à vos interlocuteurs.
– Tu dois apprendre à manipuler ton cerveau, de la même manière qu’il t’a manipulé(e ) depuis tout ce temps.
– Mais je fais ça comment ?
Vos doubles vous sourient maintenant à pleines dents.
– On t’avait dit que c’était un entretien d’embauche, non ? plaisante celui qui vous ressemble le plus. Bonne nouvelle, tu es pris(e ) ! Et tu veux le plus drôle, c’est toi-même qui t’engages. À partir d’aujourd’hui, tu vas t’engager de façon à ce que chaque décision que tu vas prendre se fera de façon à te rapprocher de ton but : Nous. Je suis la personne que tu seras dans un an. Comme tu le vois, je n’ai pas beaucoup changé, par rapport à toi, mais j’ai déjà accompli un premier pas vers notre rêve. Mes « ami(e )s » ici-présent(e )s sont les personnes que tu seras dans cinq et dix ans. Ils (elles) sont beaucoup plus proches du but, peut-être même l’ont-ils (elles) déjà atteint. Je sais qu’en ce moment, l’espoir vient de naître en toi et que tu découvres cette sensation incroyable qu’offre le champ des possibles, quand le mur qui te tenait emprisonné(e ) se brise en mille morceaux et que tu découvres que tu peux, toi aussi, accomplir ce pour quoi tu es né(e ), cette vision du bonheur que tu avais, enfant. Cette sensation, sers-t’en ! C’est un tremplin sur lequel tu pourras t’appuyer pour te propulser en avant. Et plus tu avanceras vers ton but, étapes après étapes et plus elle se renforcera, plus elle grandira jusqu’à, enfin, devenir le chemin sur lequel tu marcheras. Mais pour le moment, c’est encore juste une sensation et tu dois autant veiller à la nourrir qu’elle à te soutenir. L’avenir est la nourriture de l’espoir. Alors ouvrez les yeux bien grands et regardez-nous, ce que nous sommes devenus. Un an plus tard. Cinq ans. Dix ans. Voyez cette sérénité, cette plénitude, ce bonheur qui transparaît en chacun d’entre nous. Tu vois, l’espoir grandit déjà !
L’écran s’éteint brusquement et vous vous retrouvez seul(e ) dans cette petite pièce blanche, seulement agrémentée d’un Amaryllis orange qui n’en finit plus de fleurir dans un coin. Vous continuez de regarder l’écran, estomaqué(e ). Que diable, vous les avez encore tous gravés dans les prunelles, ces doubles ! Vous les voyez encore comme s’ils étaient là, heureux et sereins. Souriants. Ils vous couvent avec des yeux où brillent la fierté et la satisfaction. Pas de doute, ils nagent dans le bonheur !
La porte derrière vous s’ouvre et vous voyez réapparaître votre guide. Il vous sourit. Alors, qu’est-ce que je vous avais dit ? ça s’est bien passé, non ?
Vous acquiescez en silence et lui emboîtez le pas jusqu’au rez-de-chaussée où vous rendez votre badge et prenez congé de cet étrange endroit après un dernier regard sur le parc où se risque une famille de daims, oreilles fébriles dansant au gré du vent. Vous n’en avez jamais vu d’aussi près en liberté. Vous pensez de nouveau à ce qui vient de se produire. Était-ce réel ?
On dirait bien, oui. À vrai dire, vous n’en savez plus rien. Seul vous reste le souvenir de cet instant, ce regard qu’ils vous ont lancé. Cette gratitude…ça vous intrigue. L’un des daims dans le parc lève la tête, alerté par le bruit de vos pas sur le gravier. Il ne bouge pas, cependant, et vous observe avec indifférence entre ses longs cils duveteux. Il est au bord de l’allée, à quelques pas seulement de vous. Si vous tendiez le bras, vous pourriez le toucher du bout des doigts.
Vous n’en faites rien. Il a l’air si paisible ici et vous n’avez pas envie de l’effrayer.-
– Tu n’as peur de rien, toi, hein ?
L’animal bat des oreilles, le son de votre voix le laisse perplexe. Vous souriez et continuez votre chemin jusqu’à la voiture qui vous attend, rangée dans un coin d’ombre. Cette sérénité, cette paix face à soi-même, vous allez l’atteindre, vous aussi. À force de choix, de décisions, d’efforts, de discipline. De détermination. De constance.
Une bouffée de fierté vous envahit alors que vous rebroussez chemin vers l’entrée, toutes fenêtres baissées pour profiter une dernière fois de la douceur de ce début de soirée. C’est vain et stupide, peut-être, mais ça vous fait un bien fou ! Comme un shot de joie pure en intraveineuse. BAM ! Ça rebooste le moral, le mental et jusqu’au physique qui se remet dans les rails. Et voilà que maintenant, la reconnaissance vous envahit. Parce que vous n’avez rien dit, tout à l’heure, mais, oui, vous devez bien l’admettre, vous aviez abandonné depuis longtemps. Vous vous étiez fait une raison de cette médiocrité. Vous ne connaissez que le doute, la peur et le découragement. La paresse aussi. Et la procrastination, cet ennemie ultime qui a eu raison de vous. Mais plus maintenant. Maintenant, vous vous sentez une pêche d’enfer, prêt(e ) à bouffer du lion et en découdre. Vous repensez à l’Amaryllis, tout à l’heure, dans le bureau. La plante vous avait intrigué(e ). Vous comprenez maintenant. Une touffe de feuilles vertes, à peine plus intéressante qu’une poignée d’herbes. En plus large. En fleurs, épanouie, elle devenait exceptionnelle. Oui, vous allez vous battre, non pas avec l’énergie du désespoir, mais avec celle de cet espoir qui vient de naître en vous. Car vous avez vu le résultat. Vous savez que vous allez réussir, d’une façon ou d’une autre. Vous aussi, un jour, vous serez comme cette Amaryllis en fleur. Vous l’avez lu dans les yeux de ces autres vous, ceux du futur. Dans un an, dans cinq ans, dans dix ans. Vous y arriverez. Vous avez confiance en vous. Vous êtes sur le bon chemin.

FIN

Bien sûr, tout ceci n’est qu’un jeu de rôle, allez-vous me dire. Les voyages dans le temps, tout ça, c’est bien gentil, mais dans la vraie vie, ça n’existe pas ! Dans le monde réel, celui dans lequel on vit, il est impossible de rencontrer ses « moi » futurs. Oui, c’est vrai….et en fait, non, ça ne l’est pas… Bien sûr, vous ne vous rencontrerez jamais dans le monde physique, mais qu’est-ce qui vous empêche de vous imaginer, dans un an, dans cinq ans, dans dix ans ? Qu’est-ce qui vous empêche de vous projeter dans cet avenir-là ? Et de mettre en place les étapes pour y arriver ?

(*) remplacez les … par votre « dreamjob », ce que vous aviez imaginé devenir. Ceci n’est pas limité à un métier/emploi. Par exemple mère/père et époux(se) sont aussi des réponses acceptables. Mettez vraiment ce qui constitue votre vision du bonheur